MES LIVRES ÉLECTRONIQUES
1. Mes propres études :
Les Combats d'Octave Mirbeau, Annales littéraires de Besançon, 1995,
http://www.scribd.com/doc/8919528/Pierre-Michel-Les-Combats-dOctave-Mirbeau
Bibliographie d'Octave Mirbeau, Société Octave Mirbeau, 2009, 613 pages.
Les Articles d'Octave Mirbeau, 2009, 240 pages, http://www.scribd.com/doc/12846979/Pierre-Michel-Les-Articles-dOctave-Mirbeau
Lucidité, désespoir et écriture, Presses de l’université d’Angers – Société Octave Mirbeau, 2001, 87 pages.
Octave Mirbeau et le roman, Éditions du Boucher, 2005, 276 pages : http://www.scribd.com/doc/8353841/Pierre-Michel-Octave-Mirbeau-et-le-roman .
Albert Camus et Octave Mirbeau, Société Octave Mirbeau, 2005, 68 pages : http://www.scribd.com/doc/2358736/Pierre-Michel-Albert-Camus-et-Octave-Mirbeau.
Jean-Paul Sartre et Octave Mirbeau, Société Octave Mirbeau, 2005, 67 pages : http://www.scribd.com/doc/2358674/Pierre-Michel-JeanPaul-Sartre-et-Octave-Mirbeau.
Octave Mirbeau, Henri Barbusse et l’enfer, Société Octave Mirbeau, 2006, 55 pages.
Octave Mirbeau et la négritude, Éditions du Boucher, 2006, 40 pages http://www.leboucher.com/vous/mirbeau/negritude.html.
2. Les œuvres d'Octave Mirbeau :
Après un demi-siècle de purgatoire, on reconnaît enfin, bien tardivement, le génie et la modernité d'Octave Mirbeau (1848-1917), le "justicier", qui, selon Émile Zola, avait "donné son coeur aux misérables et aux souffrants de ce monde". Il est grand temps aujourd'hui de partir à la découverte d'une oeuvre immense, multiforme, et étonnamment actuelle, dont on ne connaissait jusqu'à présent qu'une infime partie. Dans toute son oeuvre, et à l'instar de ses "dieux" Auguste Rodin et Claude Monet, Mirbeau a entrepris de révolutionner le regard de ses contemporains. Il a voulu dessiller nos yeux, et nous obliger à découvrir les êtres et les choses, les valeurs et les institutions, tels qu'ils sont, et non tels que nous avons été conditionnés à les voir - ou, plutôt, à ne pas les voir. Dès 1877, il fixe à l'écrivain la mission d'obliger "les aveugles volontaires" à "regarder Méduse en face". Pamphlétaire, critique d'art, romancier et auteur dramatique, Mirbeau est donc avant tout le grand démystificateur.
LE GRAND DÉMYSTIFICATEUR
Aux yeux des "bien-pensants" et des Tartuffes de tout poil, son "crime", c'est d'avoir amené la société à se voir dans toute sa hideuse nudité et à "prendre horreur d'elle-même". Pour s'être scandalisé de tout ce qui choquait ses exigences de Vérité et de Justice, il est devenu scandaleux aux yeux des puissants de ce monde, qui, après sa mort, le lui ont fait payer cher. Mirbeau a en effet, pendant quarante ans, démasqué, stigmatisé et fait "grimacer", avec une férocité jubilatoire, tous ceux qu'un vain peuple, dûment crétinisé, s'obstine à respecter : les démagogues, forbans de la politique ; les spéculateurs et affairistes, les pirates de la bourse, et les requins de l'industrie et du commerce ; les "monstres moraux" du système répressif inique baptisé "Justice" ; les "pétrisseurs d'âmes" des Églises ; les rastaquouères des arts et des lettres, les guignols et les maîtres-chanteurs d'une presse vénale et anesthésiante ; et tous les bourgeois qui s'engraissent de la misère des pauvres, et qui, dépourvus de toute pitié, de tout "sentiment artiste" et de toute pensée personnelle, se sont dotés, pour leur confort moral et intellectuel, d'une indéracinable et homicide bonne concience. Ils sont le produit d'une société moribonde, où tout marche à rebours du bon sens et de la justice, et où, sous couvert de "démocratie" et de "république", une minorité sans scrupules exploite, écrase, aliène et mutile en toute impunité le plus grand nombre, réduit à l'état de "larves". Elle nivelle le génie, "suffrage-universalise" l'art, et transforme tout, hommes et choses, talent et honneur, en de vulgaires marchandises, soumises à l'inexorable loi de l'offre et de la demande. Sur les ruines des valeurs humaines, elle dresse des autels au seul dieu du capitalisme à visage inhumain qui triomphe sur toute la surface de la Terre et la transforme en un terrifiant "jardin des supplices" : le Veau d'or.
Le message, hélas ! n'a rien perdu de son actualité...
Retraduction bulgare de L'Amour de la femme vénale
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ESQUISSE BIOGRAPHIQUE
Octave Mirbeau (1848-1917), journaliste, pamphlétaire, critique d'art, romancier et auteur dramatique, est une des figures les plus attachantes et les plus originales de la littérature de la Belle Époque.
Après une jeunesse passée dans un bourg du Perche où il étouffe, Rémalard, et des études secondaires médiocres au collège des jésuites de Vannes – d'où il est chassé à quinze ans dans des conditions plus que suspectes –, il se voit condamné, la mort dans l'âme, à l'enfermement mortifère de l'étude notariale du village, quand, deux ans après l'expérience traumatisante de la guerre de 1870, il répond à l'appel du tentateur, le leader bonapartiste Dugué de la Fauconnerie, ancien député de l'Orne, qui l'embauche comme secrétaire particulier, l'emmène à Paris et l'introduit à L'Ordre de Paris, l'organe officiel de l'Appel au Peuple (le parti impérialiste). Dès lors commence une longue période de prolétariat de la plume, qui lui laissera un fort sentiment de culpabilité : tour à tour, ou parallèlement, il fait "le domestique" (comme secrétaire particulier de Dugué, puis d'Arthur Meyer, le directeur du Gaulois), "le trottoir" (comme jounaliste stipendié de L'Ordre, puis de L'Ariégeois, bonapartistes, du Gaulois monarchiste et des Grimaces anti-opportunistes et antisémites, hélas !), et "le nègre" (il écrit une douzaine de volumes, romans et nouvelles, pour le compte de divers employeurs, notamment L'Écuyère, La Maréchale, Amours cocasses et La Belle Madame Le Vassart). C'est seulement au cours de l'année 1884 que, à l'occasion d'une liaison dévastatrice avec une femme de petite vertu, Judith Vimmer (la Juliette du Calvaire), il tire de sa vie de "raté" un bilan négatif, se ressource au fin fond de la Bretagne, et, rentré à Paris, entame difficilement sa "rédemption" : désormais il mettra sa plume étincelante et d'une efficacité à nulle autre pareille au service des causes qui sont les siennes, la justice sociale et la promotion des artistes de génie.
Traduction russe de L'Abbé Jules, dans une édition des œuvres complètes de Mirbeau (1908) Le premier volume qu'il publie sous son nom en novembre 1885, les Lettres de ma chaumière, recueil de nouvelles qui ont pour cadre la Normandie et le Finistère, se veut l'antithèse de la gentillesse d'Alphonse Daudet et donne de l'homme et de la société une image fort noire, que les trois romans suivants, plus ou moins autobiographiques, vont renforcer : Le Calvaire (1886), où il romance à peine sa liaison avec Judith ; L'Abbé Jules (1888), où, sous la le coup de la "révélation" de Dostoïevski, il met en œuvre une psychologie des profondeurs pour évoquer le personnage d'un prêtre catholique dont la chair et l'esprit sont en révolte contre l'oppression sociale et la pourriture de l'Église ; et Sébastien Roch (1890), où il raconte avec émotion "le meurtre d'une âme d'enfant" par un jésuite violeur et qu'il situe au collège Saint-François-Xavier de Vannes. Parallèlement, sous son nom ou sous divers pseudonymes, il collabore au Gaulois, à La France, à L'Événement, au Matin, au Gil Blas, au Figaro et à L'Écho de Paris : il y entame des combats artistiques (il est le chantre attitré de Rodin, de Monet et des peintres impressionnistes, et, par la suite, de Van Gogh, de Camille Claudel et de Maillol) et des combats politiques (il se rapproche des anarchistes, pourfend le boulangisme, le nationalisme, le colonialisme, le militarisme, et les "mauvais bergers" de toute obédience qui se servent du suffrage universel pour mieux tondre le troupeau et planifier l'écrasement et l'abêtissement des individus).
Golgofa, Traduction russe du Calvaire, Tachkent (1993)
Dans les années 1890, il traverse une longue crise existentielle, doublée d'une grave crise conjugale (il a épousé en 1887, en dépit du qu'en dira-t-on, une ancienne théâtreuse et femme galante, Alice Regnault) et se croit frappé d'impuissance. C'est pourtant au cours de ces douloureuses années qu'il publie en feuilleton les premières moutures du Journal d'une femme de chambre et du Jardin des supplices (sous le titre En mission), ainsi qu'un extraordinaire roman pré-existentialiste traitant de la tragédie de l'artiste et inspiré de Van Gogh, que Mirbeau vient de découvrir : Dans le ciel (1892-1893). Il commence également une longue collaboration (de dix ans) au Journal et rédige une tragédie prolétarienne, sur un sujet voisin de celui de Germinal, Les Mauvais bergers, qui sera créée par Sarah Bernhardt et Lucien Guitry en décembre 1897.
Traduction tchèque des Mauvais bergers (1906)
Mais ce qui va permettre à Mirbeau de sortir de sa neurasthénie en le jetant dans une activité socialement utile, c'est l'affaire Dreyfus, dans laquelle il s'engage, avec sa générosité coutumière, dès le 28 novembre 1897, soit deux jours après Émile Zola. Il rédige le texte de la deuxième pétition d'"intellectuels", il accompagne tous les jours Zola à son procès, il verse pour lui 7.500 francs et obtient de Reinach 30.000 francs pour payer les diverses amendes de l'auteur de "J'accuse", il participe à de nombreux meetings dreyfusistes à Paris et en province, et, surtout, il publie dans L'Aurore une cinquantaine de chroniques, où il cherche à mobiliser la classe ouvrière et les professions intellectuelles et tourne en dérision les nationalistes, les cléricaux et les antisémites en recourant avec jubilation aux interviews imaginaires. Il suit avec indignation, pendant plus d'un mois, le procès d'Alfred Dreyfus à Rennes et rentre à Paris désespéré.
Traduction italienne du Journal d'une femme de chambre (1936)
Traduction tchèque du Journal d'une femme de chambre (1993)
Traduction russe des 21 jours d'un neurasthénique (1910)
Traduction polonaise des 21 jours d'un neurasthénique (1923)
C'est sous l'effet de son profond pessimisme qu'il publie successivement Le Jardin des supplices (1899), monstruosité littéraire constituée d'un patchwork de textes antérieurs conçus indépendamment les uns des autres et de tonalités fort différentes, Le Journal d'une femme de chambre (1900), où il stigmatise l'esclavage des temps modernes qu'est la domesticité et étale les dessous peu ragoûtants de la bourgeoisie, et Les 21 jours d'un neurasthénique (1901), collage d'une cinquantaine de contes cruels parus depuis quinze ans dans la presse.
En avril 1903, il connaît un triomphe avec la création, à la Comédie-Française, d'une grande comédie classique de mœurs et de caractères, Les affaires sont les affaires, où il pourfend la classe des parvenus et dénonce la toute-puissance de l'argent-roi à travers le personnage d'un brasseur d'affaires devenu un type, Isidore Lechat. La pièce triomphe également en Allemagne, en Russie, aux États-Unis et dans d'autres pays. Devenu riche, il ralentit sensiblement sa production journalistique (signalons cependant sa collaboration de six mois à L'Humanité de Jaurès en 1904) et renonce au genre romanesque hérité du dix-neuvième siècle, qu'il a tenté de renouveler en le sortant des ornières naturalistes : il publie en 1907 La 628-E8, récit de voyage à travers la Belgique, la Hollande et l'Allemagne, et dont l'héroïne n'est autre que son automobile, et, en 1913, Dingo, fantaisie rabelaisienne inspirée par son chien. Il fait également représenter à la Comédie-Française, en décembre 1908, sur décision de justice, une comédie au vitriol, Le Foyer, qui fait scandale parce qu'il y dénonce la charité business et l'exploitation économique et sexuelle d'adolescentes.
Traduction roumaine du Jardin des supplices (1934)
De plus en plus souvent malade et aigri, il est prématurément presque incapable d'écrire (il rédige cependant une brochure sur la prostitution, L'Amour de la femme vénale, qui paraîtra après sa mort... en Bulgarie !) et se retire à Triel, où il se console avec les fleurs et avec les toiles de ses amis peintres de l'ignominie des hommes. La guerre de 1914 achève de désespérer un pacifiste impénitent qui n'a eu de cesse de dénoncer l'aberration criminelle des guerres et de préconiser l'amitié franco-allemande. Il meurt le jour même de ses 69 ans, le 16 février 1917. Quelques jours plus tard, sa veuve abusive fait paraître dans Le Petit Parisien un pseudo-"Testament politique d'Octave Mirbeau", faux patriotique à vomir de dégoût, concocté à sa demande par le renégat Gustave Hervé. Les amis du grand écrivain dénoncent en vain cette ignoble opération de désinformation, qui contribuera à salir durablement la mémoire d'Octave Mirbeau.
De fait, il va traverser une longue phase de purgatoire, qui va durer une soixantaine d'années. Certes, on réédite régulièrement ses deux romans les plus célèbres, on reprend à maintes reprises Les affaires sont les affaires, et on publie de 1934 à 1936 dix volumes qualifiés abusivement d'Œuvres illustrées. Mais on ne connaît qu'une petite partie de son immense production ; on ne sait pas lire Mirbeau et on l'affuble d'étiquettes absurdes (naturaliste) ou diffamatoires (pornographe, palinodiste) ; quant à l'université et aux manuels scolaires, ils l'ignorent superbement, et seuls quelques anglo-saxons lui consacrent une thèse. Les choses commencent à changer à la fin des années 1970 grâce à la publication de ses romans par Hubert Juin, dans la collection "Fin de siècle", puis dans les années 1980 avec les premières recherches universitaires françaises, et surtout depuis 1990 : parution de sa première biographie, Octave Mirbeau, l'imprécateur au cœur fidèle, et d'une première grande synthèse sur Les Combats d'Octave Mirbeau ; publication d'une trentaine de volumes de textes inédits (Dans le ciel, Contes cruels, Combats pour l'enfant, Paris déshabillé, Combats esthétiques, Lettres de l'Inde, L'Amour de la femme vénale, Chroniques du Diable, Amours cocasses, Noces parisiennes, Premières chroniques esthétiques, cinq romans parus sous pseudonyme, Combats littéraires, Correspondance générale) ; organisation de cinq colloques internationaux, dont les Actes sont publiés ; constitution en 1993 d'une Société Octave Mirbeau, qui publie des Cahiers Octave Mirbeau annuels de belle qualité et abondamment illustrés ; développement rapide des recherches universitaires, tant en France qu'à l'étranger ; triomphe des reprises du Foyer et de Les affaires sont les affaires au théâtre ; multiplication des adaptation théâtrales de romans, de contes et de chroniques de Mirbeau ; publication de la première édition critique, de l'Œuvre romanesque, du Théâtre complet et de la Correspondance générale de Mirbeau...
Octave Mirbeau est enfin remis à sa vraie place : une des toutes premières de notre littérature. Prototype de l'écrivain engagé, libertaire et individualiste, il est le grand démystificateur des hommes et des institutions qui aliènent, qui oppriment et qui tuent. Il a mis en œuvre une esthétique de la révélation et s'est fixé pour mission d'"obliger les aveugles volontaires à regarder Méduse en face". Il a pour cela remis en cause, non seulement la société bourgeoise et l'économie capitaliste, mais aussi l'idéologie dominante et les formes littéraires traditionnelles, qui contribuent à anesthésier les consciences et à donner de notre condition et de la société une vision mensongère et réductrice. Il a notamment participé à la mise à mort du roman prétendument "réaliste". Rejetant le naturalisme, l'académisme et le symbolisme, il a frayé sa voie entre l'impressionnisme et l'expressionnisme, et nombre d'écrivains du vingtième siècle ont une dette envers lui.
21 jours d'un neurasthénique (1996)
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LES ARTICLES D’OCTAVE MIRBEAU
Avant d’entamer tardivement une carrière littéraire sous son nom et de devenir un romancier et un auteur dramatique à part entière, Octave Mirbeau a été un journaliste, vite apprécié et fort recherché sur le marché. Pendant plus de trente ans, de 1872 à 1902, c’est la collaboration à la presse de l’époque qui a assuré son gagne-pain ; et c’est aussi dans la presse qu’il a mené l’essentiel de ses combats esthétiques et politiques. Sous son nom, il a publié quelque 1300 articles (contes, chroniques, comptes rendus de livres ou de pièces de théâtre, fantaisies, dialogues, etc.). À quoi il conviendrait d’ajouter des centaines de contributions anonymes, notamment dans L’Ordre de Paris et L’Ariégeois, ou parues sous divers pseudonymes, qui ne sont sans doute pas tous répertoriés, tant s’en faut : Tout-Paris, Auguste, Daniel René, Gardéniac, Montrevêche, Le Diable, Nirvana, Henry Lys, Jean Maure, Jean Salt, Jacques Celte…
Car, avant de voler de ses propres ailes, à partir de 1885, et de mener sous son nom ses propres combats, pour ses propres valeurs éthiques et esthétiques, il n’a été, pendant une douzaine d’années, qu’un de ces « prolétaires de lettres » qu’en décembre 1883, dans Les Grimaces, il appelait à se dresser contre « l’infâme capital littéraire ». Il lui a fallu commencer par faire ses preuves et ses armes au service de divers « marchands de cervelles humaines » auxquels il a dû prostituer son talent. Il en a conservé une vive amertume et un profond sentiment de culpabilité, dont témoigne son roman inachevé Un gentilhomme, notamment pour les articles antisémitiques des Grimaces, hebdomadaire commandité par le banquier Edmond Joubert.
C’est en effet par une pédagogie de choc que le justicier Mirbeau entend obliger ses lecteurs à regarder en face des réalités trop souvent camouflées et susceptibles de bousculer leur bonne conscience et leur conformisme. Certes, il ne se fait guère d’illusions sur la majorité d’entre eux, dûment crétinisés et enduits de préjugés corrosifs. Mais une frange de son lectorat lui semble susceptible de réagir, de découvrir les êtres et les choses sous un jour nouveau, et de commencer à s’interroger : il s’agit de ceux qu’il qualifie d’ « âmes naïves » – c’est-à-dire ceux qui ne sont pas encore totalement conditionnés et émasculés par la famille, l’école, l’Église catholique… et la presse.
Nous ne connaissons pas les conditions matérielles qui étaient consenties, dans L’Ordre de Paris, au secrétaire et porte-plume d’Henri Dugué de la Fauconnerie. Nous n’en savons pas davantage sur ses émoluments de rédacteur en chef de L’Ariégeois, en 1878, de Paris-Midi Paris-Minuit et des Grimaces en 1883. Mais nous savons qu’en 1885, il gagne 125 francs par article au Gaulois d’Arthur Meyer, à La France de Charles Lalou et au Matin d’Alfred Edwards, puis 300 francs au Figaro de Francis Magnard en 1889, et 350 francs (soit 1 100 euros environ) au Journal de Fernand Xau, à partir de 1894. Ce qui fait alors de lui le journaliste le mieux payé de son temps : on prétend que, le jour où paraissaient, en Premier Paris, ses chroniques du Journal, les ventes du quotidien augmentaient de 10 %….
En 1902, après sa rupture avec Eugène Letellier, le propriétaire du Journal, les interventions journalistiques de Mirbeau se raréfient : il ne collabore plus qu’épisodiquement à L’Auto, de Desgrange, en 1903, à L’Humanité de Jaurès, en 1904, au Matin de Bunau-Varilla, en 1907, et à Paris-Journal de Gérault-Richard, en 1910. Depuis qu’il est devenu riche grâce à sa plume et au succès de ses romans (146 000 exemplaires du Journal d’une femme de chambre sont vendus en France de son vivant) et de ses pièces (Les affaires sont les affaires lui rapporte quelque 300 000 francs), il n’a plus besoin de chroniquer comme un forçat pour assurer sa pitance quotidienne.
LES CONTES DE MIRBEAU
Dans les années 1880, quand Octave Mirbeau commence à percer dans le monde journalistique, le conte joue un rôle de premier plan dans la grande presse nationale, dont les tirages ne cessent d’augmenter. Pour des entreprises commerciales confrontées à une concurrence impitoyable, il est une manière de fidéliser la masse flottante des lecteurs en leur offrant un espace ludique et récréatif où chacun, sur deux ou trois colonnes, peut retrouver ses désirs et ses rêves, conforter ses préjugés, ses habitudes et ses croyances. Il est un divertissement de bon ton, qui apporte à chacun une dose modérée d’émotion ou de gaieté (point trop n’en faut !), sans perturber pour autant les digestions ni l’ordre moral et social.
Mirbeau fait ses premières gammes de conteur, sous son propre nom, à Paris-Journal et au Figaro, en 1882, puis au Gaulois, à La France et au Gil Blas. Son premier et unique recueil signé de son nom paraît chez Laurent (en novembre 1885) sous un titre destiné à le faire apparaître comme l’anti-Daudet : Lettres de ma chaumière (il en republiera une partie en janvier 1894, chez Charpentier-Fasquelle, sous un titre nouveau, Contes de la chaumière). Il y illustre notamment la misère matérielle et morale du paysan normand, son insensibilité et son fatalisme, sur le modèle de Tolstoï décrivant les moujiks, et la dureté des relations humaines dans une société impitoyable pour les petits. Le public ne se bouscule pas : à l'en croire, mais il exagère bien évidemment, à peine cinquante exemplaires auraient été écoulés !
Il n'abandonne pas le genre pour autant, tout en pestant parfois contre cette nécessité alimentaire qui nuit à son travail de romancier. À côté de ses chroniques politiques, esthétiques et littéraires, le conte constitue une part non négligeable de ses contributions au Gil Blas, à L'Écho de Paris et plus tard au Journal. Mais il est vrai qu’au fur et à mesure que croît sa célébrité, sa production de conteur diminue notablement, au profit d’autres modes d’intervention journalistique où il a les coudées plus franches et qui lui semblent mieux adaptées à son propos.
Traduction allemande de contes inédits (1906)

Traduction italienne de La Pipe de cidre (1920)
La subversion du conte
Mais, au lieu que le conte conforme au modèle courant ne menace en rien le misonéisme du lectorat, Mirbeau, lui, en subvertit la forme et le contenu. L’humour grinçant et l’horreur n’ont rien de gratuit et servent au contraire à effaroucher et à perturber pour obliger les lecteurs à réagir : tout vaut mieux que cette indifférence des troupeaux que l’on mène à l’abattoir ou aux urnes !
Il y aborde en effet des thèmes qu’il ne cessera d’exploiter dans ses grandes œuvres et qui constituent un choc pédagogique pour la majorité de ses lecteurs : le tragique de l’humaine condition, la souffrance existentielle, le sadisme et la loi du meurtre, l’incommunicabilité et la guerre entre les sexes, l’engrenage de la violence, la dérisoire et pathétique inconsistance des existences larvaires. Avant Le Jardin des supplices, il y dresse l’inventaire des infamies humaines et de l’universelle souffrance : « L’homme se traîne pantelant, de tortures en supplices, du néant de la vie au néant de la mort », écrit-il dans « Crime d’amour » (Le Gaulois, 11 février 1886).
Se rapprochant des chroniques, ses contes et ses dialogues sont en prise avec l’actualité et sont farcies d’allusions polémiques. Mirbeau s’y livre à un chamboule-tout jubilatoire de toutes les institutions habituellement respectées et y attaque sans vergogne toutes les formes du mal social de la fin du siècle, que les grimaces des dominants empêchent nombre de gens de percevoir : le cléricalisme empoisonneur des âmes, le nationalisme meurtrier, le revanchisme va-t-en-guerre, l’antisémitisme homicide, le colonialisme génocidaire, le cynisme des politiciens arnaqueurs, le sadisme de ceux qu’il appelle les « âmes de guerre », la misère du prolétariat des villes et des campagnes, la prostitution, l’exploitation des pauvres et l’exclusion sociale. Dans la continuité de Voltaire, il veut nous oblige à voir ce qui dérange notre confort moral et intellectuel, et il se sert du conte et du dialogue dans l’espoir de faire jaillir l’étincelle dans les consciences et d’inciter son lectorat à modifier peu à peu certains de ses comportements., voire à devenir un citoyen lucide, acteur de sa propre vie
Ainsi subverti, le conte, pour Mirbeau, n’est plus un vulgaire et inoffensif divertissement, il participe d’une entreprise didactique de démolition et de démystification.
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MIRBEAU ROMANCIER
Traduction russe de Sébastien Roch,
tome III des Œuvres complètes de Mirbeau en russe (1908)
Un novateur
Conscient des impasses du genre romanesque hérité de Balzac, Mirbeau a tenté de le renouveler pour le sortir des ornières du naturalisme. Il a ainsi participé à l'histoire du roman, en frayant des voies nouvelles, et en contribuant à la mise à mort et au dépassement du roman du XIXe, dont il conteste les présupposés :
• l'idée qu'il existe une réalité objective, indépendante de l'observateur ;
• l'idée que cette réalité est régie par des lois intelligibles et obéit à une finalité qui lui donne sa cohérence ;
• l'idée que le langage est un outil bien adapté, permettant d'exprimer cette réalité et de la rendre sensible.
Pour Mirbeau, ce sont là des illusions naïves. Pourtant, il n'a pas rompu d'emblée avec le vieux roman, et son évolution a été progressive. On peut y distinguer quatre étapes.
1. Les romans "nègres"
De 1880 à 1886, Mirbeau a rédigé près d'une dizaine de romans comme "nègre", pour le compte de commanditaires fortunés soucieux de notoriété littéraire. Ils ont paru sous trois pseudonymes différents :
• Forsan ;
• et, surtout, Alain BAUquenne.
Plusieurs de ces romans sont remarquables et ont été réédités en annexe des trois volumes de l’édition critique de l’Œuvre romanesque de Mirbeau (Buchet/Chastel – Société Octave Mirbeau, 2000-2001) et sur le site Internet des éditions du Boucher :
• L'Écuyère (1882), tragédie de l'amour, doublée d'une peinture au vitriol du "beau monde".
• La Maréchale (1883), récit plein d'humour où se ressent l'influence d'Alphonse Daudet.
• La Belle Madame Le Vassart (1884), où Mirbeau entreprend de refaire à sa manière La Curée de Zola, en désacralisant la famille et la pseudo-République, troisième du nom.
• Dans la vieille rue (1885), émouvant récit du sacrifice d'une vierge.
• La Duchesse Ghislaine (1886), roman d'analyse dans la lignée de Stendhal.
Ces romans, écrits rapidement pour des raisons alimentaires, et dont il n'a pas à assumer la paternité, s'inscrivent dans le cadre romanesque traditionnel :
- Le récit est écrit à la troisième personne, par un romancier omniscient, substitut de Dieu.
- Il s'agit de romans-tragédies, rigoureusement composés selon un implacable mécanisme d'horlogerie, où le fatum prend la forme des déterminismes socio-culturels et qui traitent souvent de sacrifices d’autant plus émouvants qu’ils se révèlent inutiles.
- Mirbeau y manifeste un souci tout classique de clarté, et y met en œuvre des procédés d'investigation qui ont fait leurs preuves (analyse psychologique, style indirect libre).
- On y ressent des influences diverses, voire des réminiscences, de Barbey d'Aurevilly, de Stendhal, de Goncourt, de Zola et de Daudet : Mirbeau y fait ses gammes de romancier en même temps que ses preuves.
C'est là de l'excellente littérature, admirablement écrite, par un observateur qui ne se laisse pas duper par les apparences et s'emploie déjà à nous révéler l'envers du décor. Mais ce n'est pas encore de la vie, nourrie de l'expérience personnelle de l'auteur.


Traduction polonaise du Jardin des supplices (1922)
Traduction néerlandaise du Jardin des supplices (1969)
2. Romans "autobiographiques"
• Le Calvaire (1886), "histoire" d'une passion dévastatrice, dans la lignée de Manon Lescaut.
• L'Abbé Jules (1888), peinture haute en couleur d'un prêtre "damné", en révolte contre son Église, contre la société bourgeoise, et contre la misérable condition faite à l'homme.
• Sébastien Roch (1890), récit bouleversant du "meurtre d'une âme d'enfant" par un jésuite infâme, le père de Kern, séducteur et violeur.
Mirbeau situe l'action dans des lieux qu'il connaît parfaitement (notamment la région de Rémalard, dans le Perche) ; il y évoque nombre de souvenirs d'enfance, en particulier ses quatre années d'"enfer" chez les jésuites de Vannes, avant d'en être chassé dans des conditions plus que suspectes (n'aurait-il pas été, lui aussi, violé par son maître d'études, comme le petit Sébastien Roch ?) ; et il transpose dans Le Calvaire sa propre relation passionnelle et destructrice avec une femme de petite vertu, Judith Vimmer, rebaptisée Juliette.
En rupture avec le naturalisme zolien, Mirbeau nous présente un récit discontinu, et, par moments, lacunaire, où les événements sont toujours réfractés par une conscience : la subjectivité y est totale (impressionnisme littéraire). L'atmosphère, souvent pesante, voire morbide, prend parfois une allure cauchemardesque ou fantastique, fort éloignée des conventions du réalisme. Le romancier n'est pas omniscient ; et, à l'instar de Dostoïevski, dont il vient d'avoir la "révélation", il met en œuvre une psychologie des profondeurs, qui préserve le mystère des êtres, et qui tranche avec la psychologie "en toc" de Paul Bourget et avec le déterminisme physiologique simpliste d'Émile Zola. Enfin, il prend des libertés avec la vraisemblance et avec la crédibilité romanesque.
Cependant Mirbeau est encore marqué par l'héritage du roman "réaliste" du XIXe siècle : il réalise des "études de mœurs" provinciales ; il attache beaucoup d'importance à la question d'argent et aux pulsions sexuelles ; il met en lumière les déterminismes qui pèsent sur ses personnages (hérédité, influence du milieu). Il semble tempérer ses audaces de peur de ne pas être suivi par la grae majorité des lecteurs misonéistes.
Traduction roumaine de L'Abbé Jules (1974)
Traduction anglaise du Journal d'une femme de chambre (1967)
Traduction russe du Journal d'une femme de chambre (2008)
3. La déconstruction du roman
• Dans le ciel (1892-1893), non publié en volume du vivant de Mirbeau : roman "en abyme", qui traite de la tragédie de l'artiste (inspiré de Van Gogh) et qui présente du tragique de l'humaine condition une vision pré-existentialiste.
Traduction italienne du Jardin des supplices (1934)
Traduction russe du Jardin des supplices, 1910
• Le Journal d'une femme de chambre (1900), inventaire des pourritures des classes dominantes vues à travers le regard d'une chambrière qui ne s'en laisse pas conter.
• Les 21 jours d'un neurasthénique (1901), collage d'une cinquantaine de contes cruels parus dans la presse entre 1887 et 1901, et imprégnés d'un pessimisme noir.
Mirbeau y met à mal les conventions du roman balzacien :
- Refus de la composition : tendance à mettre arbitrairement bout à bout des épisodes sans lien les uns avec les autres.
- Refus de l'"objectivité" (le récit est à la première personne) et de toute prétention au "réalisme" (la véracité des récits n'est jamais garantie).
- Mépris pour la "vraisemblance" (à laquelle Mirbeau oppose le vrai) ; pour la crédibilité romanesque (surtout dans Le Jardin) ; et pour les hypocrites "bienséances" (surtout dans Le Journal) : Mirbeau n'y voit que des lits de Procuste sur lesquels on mutile la réalité pour mieux mystifier les lecteurs. Il s'emploie au contraire à les déconcerter pour mieux éveiller leur sens critique.
À l'univers ordonné, cohérent, du roman balzacien, où tout est clair, et où tout semble avoir un sens et une finalité, Mirbeau substitue un univers discontinu, incohérent, aberrant et monstrueux. La contingence du récit, où éclate l'arbitraire du romancier-démiurge, reflète la contingence d'un monde absurde, où rien ne rime à rien.
Traduction polonaise de L'Abbé Jules (1906)
Traduction polonaise des 21 jours d'un neurasthénique (1910)
4. Mise à mort du roman... ou retour aux origines ?
• La 628-E8 (1907), récit d'un voyage en automobile à travers la Belgique, la Hollande et l'Allemagne, qui est surtout un voyage à l'intérieur de soi.
• Dingo (1913), évocation farcesque et jubilatoire d'un chien mythique, justicier substitut du romancier devenu vieux.
Mirbeau renonce aux subterfuges des personnages romanesques et se met lui-même en scène en tant qu'écrivain. Il choisit pour héros, non plus des hommes, mais sa propre voiture (la fameuse 628-E8) et son chien (Dingo). Il renonce à toute trame romanesque et à toute composition, et obéit seulement à sa fantaisie. Enfin, sans le moindre souci de réalisme, il multiplie les caricatures, les effets de grossissement et les "hénaurmités" pour mieux nous ouvrir les yeux. Ce faisant, par-dessus le roman codifié du XIXe siècle à prétentions réalistes, Mirbeau renoue avec la totale liberté des romanciers du passé, de Rabelais à Sterne, de Cervantès à Diderot. Et il annonce ceux du XXe...
À ces romans achevés, il convient d’ajouter un roman posthume, resté en chantier : Un gentilhomme, où Mirbeau règle ses comptes avec un passé qui a du mal à passer.
Traduction slovaque du Journal d'une femme de chambre (1992)
Traduction polonaise du Journal d'une femme de chambre (1909)
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LES CHRONIQUES POLITIQUES

Un écrivain engagé
Octave Mirbeau est le type même de l'écrivain engagé : il a participé pendant plus de quarante ans à toutes les luttes de la cité et il a toujours mis sa plume incomparable au service des causes qu'il a embrassées. Le pamphlet, la chronique, le conte, la critique d'art, la farce, le roman, la grande comédie de mœurs et de caractères, sont autant de moyens de faire passer dans le grand public les idées qui lui tiennent à cœur et de promouvoir les valeurs sans lesquelles la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue.
Pour des générations de jeunes gens et de prolétaires des villes et des campagnes, Mirbeau est apparu comme un justicier qui, selon le mot de Zola, avait « donné son cœur aux misérables et aux souffrants de ce monde ». Pourtant il lui a fallu de longs tâtonnements, et bien des compromissions, avant de jouer ce rôle de Don Quichotte – le héros de Cervantès lui apparaissait comme le modèle du journaliste – et de redresseur de torts. Car, avant de pouvoir voler de ses propres ailes, il a dû, pendant une douzaine d'années, prostituer sa plume et se vendre à la réaction.
AU SERVICE DE LA RÉACTION
Prolétaire de la plume obligé de vendre son talent à ceux qui avaient les moyens de se l'offrir, il a dû, tour à tour ou simultanément :
- faire le domestique : secrétaire particulier de Dugué de la Fauconnerie et d'Arthur Meyer, il a rédigé pour eux des lettres, privées ou publiques, des éditoriaux politiques de L’Ordre bonapartiste et du Gaulois légitimiste, ou des brochures de propagande bonapartiste ;
- faire le trottoir : chroniqueur à gages dans la presse conservatrice, bonapartiste (L'Ordre de Paris et L'Ariégeois), puis monarchiste (Le Gaulois et Paris-Journal), il lui a fallu se soumettre aux diktats de ses directeurs successifs, et il y a vu, dès 1883, une forme de prostitution ;
- faire le "nègre" : il a composé, moyennant finances, plus d'une dizaine de volumes pour des personnes riches et avides de notoriété littéraire.
Pendant toutes ces années où il lui a fallu faire ses gammes et ses preuves, de 1872 à 1884, Mirbeau n'a donc pas été son propre maître et a dû servir – « mécaniquement », écrira-t-il dans Un gentilhomme – des causes qui n'étaient pas les siennes. Il en a conçu un torturant sentiment de culpabilité – surtout pour ses articles antisémites des Grimaces (1883) – et, dès son retour d'Audierne, à l'automne 1884, il a entamé une difficile rédemption par la plume (la suite du Calvaire devait d’ailleurs être symptomatiquement intitulée La Rédemption).
L'étude des centaines d'articles, le plus souvent anonymes, ou signés de pseudonymes, qu'il a rédigés pendant ces douze années de prolétariat pas comme les autres, révèle que, bien souvent, tout en servant ses maîtres, il a tenté tant bien que mal de rapprocher ses écrits de ses propres valeurs :
• Ainsi, dans L'Ordre bonapartiste, il se fait le défenseur des "petits" – ouvriers, paysans, chômeurs, instituteurs – et il donne du parti impérialiste une image populiste, voire de gauche, n'hésitant pas, en 1877, à parler de "socialisme". Mais il se rendra vite compte, dans l’Ariège en 1877-1878, que la cause impérialiste, qui prétend réconcilier l’Ordre et le Progrès, est en réalité beaucoup plus conservatrice que progressiste.
• Dans Le Gaulois légitimiste et mondain, il critique la charité, préconise la justice sociale et proclame le droit au travail et au pain (il manifeste même, en 1883, aux côtés de Kropotkine et de Louise Michel).
• Dans les fameuses Grimaces de 1883, anti-opportunistes (et aussi, hélas ! antisémites), il fait de la politique des républicains au pouvoir une critique de gauche, il dénonce leurs prévarications et révèle nombre de scandales, ce qui le rapproche des radicaux (extrême gauche parlementaire de l'époque) ; comme les anarchistes, il rêve du grand soir qui mettra un terme à la pourriture de la société et, à défaut, en appelle au choléra vengeur (« Ode au choléra »). Bref, il mange sans vergogne à tous les râteliers et diversifie amplement son lectorat. Mais ses audaces finissent par lasser ses commanditaires, qui mettent un terme à l’expérience au bout de six mois.
Ainsi, tout en servant officiellement la réaction, Mirbeau a essayé, difficilement, de faire passer dans son lectorat des préoccupations sociales et éthiques.
OCTAVE MIRBEAU ANARCHISTE
À partir du "grand tournant" de 1884-1885, Mirbeau se rallie progressivement aux thèses libertaires et renoue avec la révolte de sa jeunesse, dont témoignent ses Lettres à Alfred Bansard des Bois. Farouchement individualiste et attaché à défendre les droits imprescriptibles de l'individu – à commencer par l'enfant –, il voit dans l'État l'ennemi numéro un et souhaite « le réduire à son minimum de malfaisance ». En effet, au lieu de permettre à chacun d'épanouir ses potentialités, l'État « assassin et voleur » n'a de cesse de réduire l'homme à l'état de "croupissante larve" malléable et corvéable à merci, pour le plus grand profit de tous "les mauvais bergers" : patrons, politiciens, magistrats, militaires, enseignants...
Désireux d'ouvrir les yeux de toutes les victimes de cette déshumanisation programmée, il s'emploie donc à arracher le masque de respectabilité des "honnêtes gens" et à mettre à nu les institutions oppressives :
• La famille, lieu d'enfermement et d'oppression, où l'on conditionne l'enfant et où on lui transmet, de génération en génération – « legs fatal » – , des modèles de comportement et des idées toutes faites.
• L'école, où on le gave de connaissances inutiles et où l'on comprime inhumainement les besoins de son corps et de son esprit.
• L'Église catholique, qui inculque des « superstitions abominables » et qui inocule le « poison » de la culpabilité.
• L'armée, qui traite les jeunes gens comme du bétail ou de la chair à canon et les conditionne pour en faire des assassins ou des martyrs (voir « Un an de caserne »).
• L'usine, où l'on surexploite des hordes d'hommes réduits à l'esclavage salarié, avant de les mettre au rebut quand ils ne sont plus bons à rien.
• La "Justice", si l’on ose dire, servile devant les puissants, mais implacable aux pauvres et aux démunis.
• La finance, qui permet à des escrocs tels qu'Isidore Lechat de voler impunément des milliards et d'affamer des milliers de misérables et qui, au nom de la prétendue scientificité de l’économie politique dite “libérale”, justifie l’écrasement des faibles et des pauvres par les forts et les riches..
• Le système parlementaire, qui permet à des démagogues sans scrupules d'anesthésier le bon peuple et de se remplir les poches « en crochetant les caisses de l'État ». Dès lors, le suffrage universel apparaît comme une « duperie », et Mirbeau appelle logiquement à « la grève des électeurs » – article que les anarchistes de toute l’Europe diffuseront à des centaines de milliers d’exemplaires.
• Le colonialisme, qui au nom du “progrès” et de la ”civilisation occidentale et chrétienne”, détruit des cultures millénaires, réduit des peuples en esclavage et transforme des continents entiers en effrayants jardins des supplices.
• Le scientisme, et son corollaire le mandarinat médical contre lequel il mène campagne en 1907 dans les colonnes du Matin : il y voit une dangereuse dégénérescence de la science en un nouvel opium du peuple, qui sert à la bourgeoisie, la nouvelle classe dominante, à damer le pion à la vieille religion catholique et à assurer son pouvoir sur les esprits.
• Les outils de conditionnement et d’abêtissement du peuple que sont à ses yeux la presse anesthésiante, qui n’est parfois même qu’un outil de chantage, le théâtre de divertissement et les romans à l’eau de rose.
Toute l'œuvre de Mirbeau, et au premier chef ses chroniques politiques et sociales, constitue donc une entreprise de démystification ou de déconditionnement, dans l'espoir de redonner à ses lecteurs une dignité et une conscience sans lesquelles aucune émancipation sociale ne serait concevable. Certes, pour la majorité d’entre eux, il n'y croit guère, car il est conscient de l’irréductible bonne conscience des nantis et de l'aliénation idéologique des classes dominées (voir en particulier Le Journal d'une femme de chambre). Mais il n'a jamais eu besoin d'espérer pour entreprendre, et il n'a jamais cessé de se battre pour autant en faveur de tous les opprimés et de tous les sans-voix : mettant en pratique le principe de Jaurès, il a tenté, difficilement, de concilier le pessimisme de la raison et l’optimisme de la volonté.
Mirbeau ne s'est pas contenté d'une propagande par le verbe, il s'est aussi mêlé à toutes les grandes batailles de l'époque :
• contre le boulangisme, dans lequel il perçoit un danger mortel pour l’intelligence et la culture (1886-1890) ;
• contre les expéditions coloniales (notamment au Tonkin et à Madagascar), qui seront le crime inexpiable des Européens ;
• contre les « lois scélérates » liberticides (1894) et pour la défense de Jean Grave, de Félix Fénéon et de Laurent Tailhade ;
• pour une école libertaire et contre l’alliance objective des Cartouche de la République et des Loyola de l’Église romaine ;
• pour la défense d’Alfred Dreyfus, et pour la Vérité et la Justice (1897-1899) ;
• contre la politique nataliste (voir sa série d’articles « Dépopulation » en 1900) et pour le droit à l’avortement, qu’il affirme dès 1890 (« Consultation ») ;
• contre le danger clérical, qui aliène et empoisonne les esprits pour mieux les dominer, pour la laïcité et une véritable séparation des Églises et de l'État permettant un enseignement matérialiste, réellement libéré du « poison religieux » ;
• pour le soutien au peuple russe lors de la révolution russe de 1905 ;
• pour la paix en Europe et dans le monde, et en particulier pour l'amitié franco-allemande, facteur de paix, de progrès social et de prospérité économique, ce qui lui a valu l’hostilité permanente des “patriotes” ;
• contre la peine de mort ;
• contre la censure et, en particulier, pour la défense des anarchistes, des antimilitaristes et des syndicalistes emprisonnés.
AUX CÔTÉS DES SOCIALISTES
Après avoir œuvré plus que tout autre à la défense et illustration de l'idéal anarchiste, Mirbeau n'en a pas moins fait un bout de chemin aux côtés des socialistes "collectivistes", en qui il ne voyait naguère que des bureaucrates niveleurs et liberticides.
Il lui a fallu l'affaire Dreyfus pour comprendre que les groupes libertaires étaient trop divisés et trop faiblement organisés pour peser dans le rapport de force entre les classes sociales. Il a aussi découvert en Jaurès un humaniste, soucieux d'alléger au plus vite la souffrance des exploités sans attendre le grand soir. Aussi, tout en restant anarchiste de cœur jusqu'à sa mort, il n'en a pas moins accepté, par souci d'efficacité, de collaborer à L'Humanité de Jaurès dès sa fondation, en avril 1904. Mais il s'est retiré six mois plus tard lorsque la politique politicienne et partidaire lui a paru prendre le pas sur la lutte pour des réformes immédiates. Il n'en a pas moins compté sur Jaurès pour faire adopter des lois moins inhumaines.
Homme libre, Mirbeau n'a jamais voulu adhérer à aucun parti, à aucun syndicat, ni à aucun groupe de pression. Mais, soucieux de réalisme, il a toujours essayé d'entretenir des relations de sympathie avec quelques hommes politiques susceptibles de relayer son action au parlement ou au gouvernement : Jaurès, bien sûr, à partir de l’Affaire, mais aussi Clemenceau et Aristide Briand qui, arrivés au pouvoir, décevront son attente et qu'il ne manquera pas de stigmatiser. Il incarne parfaitement l'intellectuel dreyfusard.
MIRBEAU DREYFUSARD
Octave Mirbeau est un des grands combattants de l'Affaire. Mais son rôle a été longtemps occulté ou sous-estimé. Il est grand temps de rendre tardivement justice au justicier.
En 1883, à l'époque où il était rédacteur en chef des Grimaces, Mirbeau avait prévenu : « Partout où il y aura une plaie à brûler, des coquins à démasquer, des décadences à flageller, une vertu à exalter, nous n'hésiterons pas, en dépit de l'indifférence calculée des uns et de la fureur des autres. » Il est toujours resté fidèle à cet engagement. Certes, en 1894, lorsque le capitaine Alfred Dreyfus est accusé de haute trahison, il n'a pas un mot pour le défendre. Comme les autres anarchistes, il n’a cure de la condamnation d'un officier et d’un riche bourgeois, fût-il juif. Pour lui, comme pour tous les libertaires et les socialistes de l'époque, un officier sans état d'âme, prêt à mitrailler des ouvriers désarmés comme au cinquième acte des Mauvais bergers, ne peut être qu'une brute homicide, un « galonnard » massacreur de pauvres, comme l'écrit Le Père Peinard d’Émile Pouget. Et un riche bourgeois, appartenant à une famille d'industriels, est forcément un ennemi de classe et un exploiteur. Aussi n'est-ce que tardivement que Mirbeau se sent concerné par le sort d'Alfred Dreyfus, qu'il lui a fallu dépouiller de tout caractère de classe pour que des prolétaires et des intellectuels progressistes puissent s’engager à le défendre en tant que victime innocente de l’État et de l’armée (voir « À un prolétaire »).
Au printemps 1897, après une visite du compagnon en anarchie Bernard Lazare, Mirbeau est tenaillé par les premières morsures du doute, mais il est muselé au Journal. Les révélations de Mathieu Dreyfus et l'engagement de l'intègre vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner, l'amènent à prendre position publiquement dans un article du Journal, le 28 novembre 1897, soit deux jours seulement après le premier article de Zola. Puis la révoltante et caricaturale iniquité de l'acquittement d'Esterhazy, le 11 janvier 1898, qui constitue comme une nouvelle condamnation de Dreyfus, et le courageux cri « de pitié et de vérité » de Zola dans J'accuse, le 13 janvier, le convainquent de l'effroyable machination et de l’urgente nécessité de se battre. Dès lors, son engagement est total et passionné, et la bataille pour la Vérité et la Justice obsède son esprit et occupe la majeure partie de son temps, au détriment de son œuvre littéraire.
Mirbeau relève le double défi lancé par les nationalistes et les antisémites à la conscience et à l'intelligence, avec la complicité des républicains modérés au pouvoir et la bénédiction de l’Église catholique. Son action est multiple :
• Il prend l'initiative d'une pétition, dite “des intellectuels”, adressée au président de la Chambre, pour exiger « le maintien des garanties légales des citoyens contre l'arbitraire ».
• Il se réconcilie avec Jaurès, et il devient l'indéfectible soutien de Zola, autrefois tympanisé pour ses ambitions académiques, et qui est désormais à ses yeux une figure christique. Tous les jours, lors du procès en diffamation qui lui est intenté pour J’accuse, en février 1898, il l'accompagne au Palais de Justice et s'improvise, au besoin, garde du corps, avec Alfred Bruneau et Fernand Desmoulin.
• En août 1898, il paye de sa poche l'amende de 7 555 francs – environ 22.500 de nos euros ! – à laquelle Zola a été condamné à Versailles (il ne sera jamais remboursé) ; et, de la main à la main, il va solliciter Joseph Reinach, jadis combattu avec véhémence, et obtient de lui, de la main à la main, les 40 000 francs (soit 120 000 euros) nécessaires pour payer une autre amende écopée par l'auteur de J'accuse.
•Avec le socialiste et protestant Francis de Pressensé et le compagnon libertaire Pierre Quillard, Mirbeau participe à nombre de meetings à Paris, et, pour défendre le droit et dénoncer le mensonge clérical et l'imposture militariste, il n’hésite pas à sillonner la province à ses risques et périls.
En effet, les réunions publiques fort courues se révèlent souvent houleuses : à Toulouse, il est attaqué par les sbires du chef nationaliste local, le colonel Perrossier ; à Rouen, il s'en faut de peu que le meeting ne dégénère. Mais, loin de le décourager, cette atmosphère de guerre civile le galvanise : « Nous avons connu dans ces meetings d'indignation et de protestations un Mirbeau que nous ne connaissions pas : c'est le tribun qui vient apporter à la foule la parole de vie; c'est l'orateur dont l'éloquence fait vibrer les cœurs les plus prévenus », témoigne Gérard de Lacaze-Duthiers.
Il fréquente assidûment la Revue Blanche, qui constitue, avec L’Aurore, une sorte d’état-major des intellectuels dreyfusards. Léon Blum en témoigne : « Presque chaque soir, à la même heure, la porte s'ouvrait avec fracas et l'on entendait de l'antichambre la voix et le rire éclatant d'Octave Mirbeau. L'âme violente de Mirbeau, tiraillée entre tant de passions contraires, ne se donnait pas à demi. Il s'était jeté à corps perdu dans la bataille, bien qu'aucune affinité naturelle ne l'inclinât à s'enrôler sous le nom d'un Juif, parce qu'il aimait l'action et la mêlée, parce qu'il était généreux, et surtout parce qu'il était pitoyable, parce que la vue ou l'idée de la souffrance, souffrance d'un homme, souffrance d'une bête, souffrance d'une plante, étaient littéralement intolérables à son système nerveux. »
Mais c'est surtout dans les colonnes de L'Aurore que le journaliste donne la pleine mesure de son engagement. Condamné quasiment au silence au Journal du panamiste Letellier, auquel il fournit surtout des chroniques alimentaires (encore que certaines soient de nature à éveiller des consciences), il rejoint, le 2 août 1898, la rédaction du quotidien d’Ernest Vaughan et de Georges Clemenceau. Dans plus de cinquante articles, il met sa puissance de conviction au service d'un grand projet : réconcilier et rassembler les intellectuels et les prolétaires, contre leurs ennemis communs, le nationalisme, le cléricalisme, le militarisme et l'antisémitisme, et contre les anti-dreyfusards de toute obédience, qu'il ne cesse de démystifier et de tourner en dérision. Il se bat inlassablement :
• pour essayer de secouer l'inertie des masses ;
• pour inspirer la confiance aux combattants de la Vérité et de la Justice, alors que lui-même souffre souvent d’un pessimisme dont témoignent Le Jardin des supplices et Le Journal d’une femme de chambre, ses deux romans publiés respectivement en juin 1899 et juillet 1900, et qui sont consubstantiels de l'Affaire.
; • et pour ébranler peu à peu celle des politiciens de gouvernement, jusqu'à ce que, l'espoir changeant de camp, des modérés tels que Barthou, Poincaré et Waldeck-Rousseau se rallient à la révision.
Mirbeau n'est évidemment pas le seul pamphlétaire dreyfusiste, mais il est un des plus influents : ses chroniques de L'Aurore sont en effet mises à profit par quantité de groupes locaux et ont un écho de masse non négligeable.
Le 5 août 1899, il se rend à Rennes avec Séverine et Bernard Lazare, pour suivre le second procès de Dreyfus, auquel il assiste avec une indignation croissante. Il fréquente l'Auberge des Trois-Marches, le Café de la Paix et le jardin de Victor Basch, où se réunissent les dreyfusards. La nouvelle condamnation de Dreyfus, assortie d’absurdes « circonstances atténuantes », l'anéantit : il ne peut retenir ses larmes. Après l'exaltation de l'action, Mirbeau retombe dans les abîmes de son habituel pessimisme. Il voit dans l’Affaire la confirmation expérimentale de sa lancinante conviction : derrière son vernis superficiel de civilisation, l'homme n'est qu'une brute homicide, dont les appétits criminels sont irrépressibles, et, loin de s’opposer à l’universelle « loi du meurtre », les sociétés se contentent de les canaliser et de leur fournir des exutoires tels que les pogroms antisémites, les conquêtes coloniales et les guerres inter-impérialistes (voir le Frontispice du Jardin des supplices).
La loi d'amnistie qui, en décembre 1899, renvoie dos à dos assassins et victimes, crapules et héros, faussaires et combattants de la vérité, achève de l'écœurer. Par la suite, les divisions du camp des dreyfusistes, et les dérapages sécuritaires de ceux qui accèdent au pouvoir, Clemenceau notamment, devenu « le premier flic de France », le déçoivent cruellement et renforcent son anarchisme durable..
Mais, à la différence de la plupart de ses anciens compagnons, il garde sa confiance et son admiration pour Alfred Dreyfus, comme en témoigne la belle lettre qu'il lui adresse en 1907 (cf. Cahiers Mirbeau n° 5).
Est-ce que de tous les points de la France, professeurs, philosophes, savants, écrivains, artistes, tous ceux en qui est la vérité, ne vont pas, enfin, libérer leur âme du poids affreux qui l'opprime... Devant ces défis quotidiens portés à leur génie, à leur humanité, à leur esprit de justice, à leur courage, ne vont-ils pas, enfin, comprendre qu'ils ont un grand devoir... celui de défendre le patrimoine d'idées, de science, de découvertes glorieuses, de beauté, dont ils ont enrichi le pays, dont ils ont la garde…
Octave Mirbeau, L'Aurore, 2 août 1898
L'injustice qui frappe un être vivant - fût-il ton ennemi - te frappe du même coup. Par elle, l'Humanité est lésée en vous deux. Tu dois en poursuivre la réparation, sans relâche, l'imposer par ta volonté, et, si on te la refuse, l'arracher par la force, au besoin. En le défendant, celui qu'oppriment toutes les forces brutales, toutes les passions d'une société déclinante, c'est toi que tu défends en lui, ce sont les tiens, c'est ton droit à la liberté, et à la vie, si précairement conquis, au prix de combien de sang ! Il n'est donc pas bon que tu te désintéresses d'un abominable conflit où c'est la Justice, où c'est la Liberté, où c'est la Vie qui sont en jeu et qu'on égorge ignominieusement, dans un autre. Demain, c'est en toi qu'on les égorgera une fois de plus...
Octave Mirbeau, « À un prolétaire », L'Aurore, 8 août 1898
MIRBEAU CHRONIQUEUR ET POLÉMISTE
À la fin du XIXe siècle, la chronique est un exercice obligé pour un journaliste, au même titre que le conte. Il s’agit, en 200 ou 300 lignes, de développer une réflexion, attrayante et superficielle, sur un sujet d’actualité ou un problème supposé éternel, à condition de n’effaroucher en aucune manière un lectorat le plus souvent frileux et misonéiste et de ne pas s’attirer les foudres du rédacteur en chef, qui veille à la rentabilité de l’entreprise et aux intérêts de son propriétaire et de ses actionnaires. Dans ces conditions, loin d’alimenter la réflexion personnelle, la chronique entretient plutôt les préjugés et la bonne conscience des lecteurs et leur garantit de bonnes digestions.
Œuvres complètes en russe, Sabline, 1911
En 1880-1881, Mirbeau est chargé de tenir, au Gaulois, une rubrique intitulée « La Journée parisienne » et signée d’un pseudonyme collectif, Tout-Paris. Il s’y livre à une espèce d’ethnographie parisienne, qu’il poursuit sous son propre nom dans Paris déshabillé, puis dans ses Chroniques du Diable de 1885, et il y accumule des données fort précieuses pour ses œuvres ultérieures, ce qu’il appellera son « herbier humain » dans son roman inachevé Un gentilhomme. Dans nombre de ses chroniques postérieures, il poursuivra son travail d’observations sur les terrains les plus divers, à Paris, dans la province profonde ou à l’étranger, et s’appuiera souvent sur des faits concrets dont il a été le témoin, ou prétend l’avoir été, afin d’éveiller les consciences et de susciter la réflexion. Car, subvertissant la chronique comme il a subverti le conte, il tente de sortir de leur passivité ceux qu’il appelle des « âmes naïves » pour faire d’eux des citoyens lucides aptes prendre part à la vie de la cité.
Il utilise pour cela un certain nombre de moyens privilégiés :
- La totale subjectivité, qui oblige le lecteur, le temps d’une chronique, à faire sienne la vision du monde de l’écrivain, quitte à s’en scandaliser ou à en être déstabilisé.
- L’anecdote, cocasse ou tragique, ou simplement symptomatique, qui accroche le lecteur et grâce à laquelle celui-ci peut découvrir un aspect mal connu de la réalité sociale.
- Le dialogue, qui introduit de la vie et du mouvement, et qui permet également d’exprimer les contradictions existant, non seulement dans les choses, mais aussi chez l’écrivain lui-même. Tantôt il oppose deux personnages aux positions divergentes, ce qui ouvre aux lecteurs un espace de liberté d’où peut naître le questionnement ; tantôt il met en présence deux individus aussi stupides et grotesques l’un que l’autre, en général des bourgeois-types, ce qui rend toute identification impossible et jette le discrédit sur les valeurs qu’ils sont supposés défendre.
- La caricature : en forçant les traits, en exagérant pour les besoins de l’effet, tout en faisant rire ou sourire ses lecteurs, Mirbeau parvient à clouer au pilori du ridicule nombre de ses cibles et à mettre en lumière ce qui est caché ou peu apparent.
- L’interview imaginaire de personnalités du monde politique, judiciaire ou littéraire : en leur prêtant des propos absurdes ou monstrueux et en leur faisant dire tout haut ce que d’ordinaire ils gardent soigneusement in petto, il les disqualifie et leur fait perdre cette respectabilité qui interdit trop souvent aux petits de se permettre de juger les nantis. L’interview imaginaire est un moyen très efficace de découvrir la réalité camouflée derrière les apparences trompeuses et les belles manières, ce que Pascal appelait les « grimaces ».
- L’humour noir, qui présente comme allant de soi des choses aberrantes ou horrifiques et qui bouscule du même coup les convictions morales ou esthétiques des lecteurs. Il participe d’une pédagogie de choc destinée à les obliger à réagir et à se poser des questions.
- La démonstration par l’absurde, chaque fois que la logique de l’adversaire est poussée jusqu’à ses conséquences les plus aberrantes ou terrifiantes, ce qui mine tout l’édifice de ses valeurs.
Mirbeau polémiste ne prétend pas posséder la Vérité et se refuse à jouer le rôle d’un Maître, mais il sème le doute sur les certitudes les mieux ancrées dans les esprits et remet en cause tout ce qu’un vain peuple respecte.
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LES CHRONIQUES LITTÉRAIRES D’OCTAVE MIRBEAU
Dans le domaine de la littérature et du théâtre, Octave Mirbeau a joué le même rôle de découvreur et de justicier que dans celui des beaux-arts.
Refusant tous les étiquetages réducteurs, allergique aux théories promotionnelles et aux dogmes qui enferment, réfractaire aux écoles autoproclamées, rebelle à tout embrigadement, fût-ce pour la “bonne cause”, il a toujours soigneusement préservé sa liberté de jugement et il a fait de l'émotion la pierre de touche de l'œuvre d’art en général, et de l’œuvre littéraire en particulier. C’est cette exceptionnelle ouverture d'esprit qui lui a permis d'apprécier les auteurs les plus différents, par-delà les compartimentages des histoires littéraires et des manuels scolaires.
POUR UN THÉÂTRE NOUVEAU
Traduction de Les affaires sont les affaires en yiddish, 1908
Les premiers articles signés de son nom dans L’Ordre de Paris, Mirbeau les a consacrés à la critique théâtrale. Très vite il y manifeste son indépendance de pensée en s’attaquant à la routine, à la fabrication industrielle de pièces abêtissantes, au star system et à la société du spectacle, symptôme de la décadence d’une société bourgeoise en voie de pourrissement (voir « Le Comédien », en octobre 1882). Et il est rapidement convaincu que le théâtre est mort de son conformisme et de son industrialisme et qu’il serait vain d’essayer de le ressusciter.
Il n’en loue que davantage ceux qui, comme Henry Becque, Maeterlinck et Ibsen, ont le courage de chercher des voies nouvelles. De même, il apporte d’emblée son soutien aux tentatives de dépoussiérage d’André Antoine et d’Aurélien Lugné-Poe et, au tournant du siècle, il se bat pour un théâtre véritablement populaire, qui contribue à l’éducation et à l’émancipation du peuple.
Dans sa critique dramatique, il se distingue radicalement, non seulement des critiques bourgeois tels que Francisque Sarcey, défenseur d’un théâtre anesthésiant et promoteur de “la pièce bien faite”, mais aussi des naturalistes par trop attachés aux détails insignifiants (le fameux « bouton de guêtres »), et il manifeste des exigences de vérité et de justice : il préconise des pièces qui fassent penser sans être pour autant des thèses ; il attend de la profondeur, une observation pénétrante, des personnages dotés d’une véritable épaisseur humaine, et des dialogues vivants et synthétiques.
UNE CRITIQUE “À LA HACHE”
Dans le domaine romanesque, Mirbeau a certes évolué, mais il a toujours su distinguer les talents originaux. Il vouait une admiration inconditionnelle à Jules Barbey d'Aurevilly, qui l’a fortement influencé à ses débuts. Ses premières chroniques littéraires publiées à L'Ordre de Paris, au Gaulois, dans Les Grimaces et à La France, tiennent du pamphlet : comme son « illustre maître », il y dénonce, “à la hache”, le cabotinisme et le réclamisme, les écrivains bien-pensants et académisables, la camaraderie et le mercantilisme qui dénaturent les jugements et qui étouffent les talents, il tourne en dérision la littérature industrielle, consolante et sentimentale : « Est-il possible que notre littérature soit à la merci des ignorances d'une poignée de cocottes, du parti-pris et du scepticisme d'une poignée de viveurs et de l'indifférence d'une poignée de journalistes ? » C’est tout un système social et culturel qu’il met en cause et qu’iol voue au ridicule.
Traduction espagnole de Sébastien Roch, 1909
Il s’attaque aussi au pseudo-réalisme érigé en système et il critique le naturalisme béat d'écrivains frappés de myopie, qui sondent les reins des cuisinières, ne perçoivent que les détails au détriment de la pensée, et se gargarisent de prétentions pseudo-scientifiques : il y voit la plus grande erreur dans le domaine de la création artistique et littéraire, et le critique aussi vigoureusement que l’académisme.
Très tôt il s’attache au contraire aux apporteurs de neuf : Jules Vallès, Edmond de Goncourt, Tourgueniev, et, ce qui est plus surprenant, Arthur Rimbaud, dont il est le premier, dès 1882, à citer des vers inconnus et à proclamer le génie.
UNE NOTORIÉTÉ AU SERVICE DE LA VIE
Après douze ans de prolétariat de la plume, Mirbeau accède à la célébrité en 1885-1886. Il écrit alors dans les plus grands journaux nationaux : Le Matin, Le Figaro, L'Écho de Paris, et par la suite Le Journal, qui atteindra le million d’exemplaires vers 1900. Ses chroniques littéraires rendent hommage aux écrivains qui l'ont ému, dans les genres les plus différents : Victor Hugo, Élémir Bourges, Jean Richepin, Stéphane Mallarmé, Jean Lombard, le critique Émile Hennequin. Il reconnaît en Germinal une œuvre majeure. Surtout, il découvre Tolstoï et a « la révélation » de L'Idiot de Dostoïevski, « prodigieux livre », à « la psychologie inquiétante et visionnaire ».
Il mène campagne contre les institutions sclérosantes comme l'Académie Française, « cette vieille sale », qu’il tourne en dérision en dévoilant ses dessous peu ragoûtants ; contre les écrivains mondains et bien-pensants qui anesthésient leur lectorat ; et contre les psychologues autoproclamés qui, à l'instar de Paul Bourget, exploitent le juteux filon de « l’adultère chrétien » et sont préposés à la vidange des âmes des nantis.
DE MAETERLINCK À LÉON BLOY
Mirbeau s'est rapidement imposé comme l'un des premiers critiques de son temps, sans les œillères et l’esprit classificatoire de Ferdinand Brunetière et la superficialité de Jules Lemaitre. Ses chroniques, fort attendues, sont étonnamment efficaces : son article du Figaro, le 24 août 1890, suffit à lancer un inconnu, Maurice Maeterlinck, dans le firmament littéraire : vingt ans plus tard, le poète belge obtiendra le prix Nobel de littérature ! De même, en 1909, il lance à grand fracas une pauvre couturière quinquagénaire complètement inconnue, Marguerite Audoux, dont le roman, Marie-Claire, rate de peu le prix Goncourt et connaît un énorme succès de ventes.
En entrant au Journal en 1892 et en y collaborant sous son nom à partir de 1894, il dispose d'une audience énorme, dont il se sert pour défendre les écrivains menacés par les « lois scélérates » de la République : Alexandre Cohen, Félix Fénéon et Jean Grave. Il prend la défense d'Oscar Wilde supplicié par les tartuffes britanniques, et, plus tard, de Maxime Gorki emprisonné par le régime tsariste. Il révèle Knut Hamsun, l'auteur de La Faim, et se fait le champion d'Ibsen. Il apporte son appui à Paul Hervieu, Georges Rodenbach, Léon Daudet, Jules Huret, Ernest La Jeunesse, et surtout à Remy de Gourmont, Marcel Schwob et Alfred Jarry, auxquels il apporte une aide multiforme qui leur permet de survibre ou de percer. Plus tard, il soutiendra Sacha Guitry et Adès et Josipovici, les auteurs de Goha le simple. C'est lui encore qui, malgré l’abîme idéologique qui l’en sépare, consacre à Léon Bloy et à La Femme pauvre un article somptueux : Bloy, écrit-il, « est en état permanent de magnificence ».
L'ACADÉMIE GONCOURT
Choisi par Edmond de Goncourt en 1890, pour succéder à Émile Zola, coupable de postuler à l'Académie Française, Mirbeau a fait partie des huit premiers membres de la nouvelle académie, destinée à faire pièce à la « vieille sale » du quai Conti en promouvant des talents originaux dans le domaine de la fiction narrative.
Fidèle à cette intention testamentaire, Mirbeau a voulu d'emblée qu'elle serve à honorer les talents méconnus et qu'elle récompense des œuvres que l'Académie Française n'aurait jamais pu reconnaître. À partir du premier prix Goncourt, décerné en décembre 1903, il a donc régulièrement bataillé en faveur d'écrivains originaux, pour la plupart issus du peuple et désargentés : John-Antoine Nau – qui n’était qu’un troisième choix –, Charles-Louis Philippe, le petit paysan nivernais Émile Guillaumin, Paul Léautaud, Valery Larbaud (qui avait utilisé un pseudonyme pour faire oublier ses millions…), Marguerite Audoux, la néerlandaise Neel Doff, Charles Vildrac et Léon Werth, que Mirbeau a chargé d’achever Dingo.
Certes, à l’exception non significative de Nau, aucun de ses protégés n'a été couronné. Mais chaque prix a été l'occasion pour lui de batailles dont la presse s'est faite l'écho et d’interviews qui ont contribué à asseoir leur réputation. Là encore, Mirbeau s'est comporté en justicier des lettres.
LES CHRONIQUES ESTHÉTIQUES DE MIRBEAU
Le fourrier de l'art moderne
À la fin du XIXe siècle, pléthore d'écrivains s'adonnent à la "littérature d'art" ; les grands noms du roman viennent grossir les rangs des critiques, mais dans quels buts ? Est-ce par altruisme, par amour des peintres qu'ils admirent ? Ou ne s'agit-il que d'accroître leur renommée, en ajoutant une corde à leur lyre ? La réponse est bien loin d'être évidente ; une conception idyllique de "l'Art" – et non plus seulement des arts –, des amitiés solides qui se sont nouées, incitent les créateurs à croire qu'ils mènent un même combat pour la liberté et la modernité, contre le bourgeois et l'académisme. Mais chacun, avec ses mots et ses goûts, défend l'art qu'il admire et qu'il comprend, et la véritable critique, celle qui serait totalement "désintéressée", est rare : la tentation est plutôt d'étendre ses propres théories littéraires à la peinture, sujet d'inspiration ou exercice de style.
L'attitude de Mirbeau est à la fois peu commune et réellement courageuse. Même s'il a conscience que la littérature peut servir la peinture, il ne s'écarte jamais de son ambition initiale : la sanctifier. Chez lui, la peinture est une véritable passion. Non seulement elle comble ses espérances d'écrivain désabusé en "donnant plus que la plume", mais aussi elle lui permet de se racheter de ses compromissions journalistiques en aidant à promouvoir les hommes qu'il aime. Récusant la critique d'art conçue comme prétexte à littérature, il envisage ses écrits sur la peinture en amateur d'art et en mécène.
Mirbeau, dont le regard scrutateur est d'une grande acuité, fait de sa passion pour la peinture un acte de foi, de sa critique un sacerdoce. Doté d'un flair quasiment infaillible – Gustave Geffroy parle de "prescience" et Frantz Jourdain d'une "certitude un peu divinatrice" –, il pose sur l'art qui l'entoure un regard lucide. S'érigeant en chantre de l'impressionnisme, il souffle dans les trompettes de la renommée, entonnant pour ces peintres un hosanna retentissant. Certes, il est loin d'être le premier à défendre les "indépendants" – Zola, Duret, Laforgue, Geffroy et quelques autres avaient déjà crié leur admiration –, mais sa voix de stentor a des échos plus pénétrants et sa prose des lecteurs plus nombreux. Journaliste phare à la fin du XIXe siècle, son audience est immense : un éloge de lui suffit à créer une réputation, une restriction à briser une carrière.
Auteur admiré par le grand public, mais aussi esthète prisé par les artistes et les happy few, Mirbeau est un critique redouté et sollicité, car "il réussit, à maintes reprises, à mettre en lumière, malgré la malveillance ahurie des directeurs de journaux, des artistes ignorés ou méconnus". Non seulement il sacre Monet, Rodin et Pissarro génies de leur siècle, ce qui n'est que justice et reconnaissance – bien qu'un peu tardive –, mais il lance aussi de jeunes peintres, comme Van Gogh ou Gauguin, attitude beaucoup plus méritoire. Alors qu'il se contente d'emboîter le pas en faveur des premiers, tout en accélérant l'allure, il porte le flambeau, ouvrant la voie, pour les seconds. En affirmant le caractère révolutionnaire de Cézanne et de Van Gogh, il se présente comme le fourrier de l'art moderne ; et, en donnant la primauté à la subjectivité qui transfigure le monde et en accordant le droit de cité à "l'exagération", il annonce l'expressionnisme.
Ce n'est pas le moindre apport de Mirbeau que d'avoir affirmé avec force les droits de la subjectivité. À ce tournant du XIXe siècle, qui voit l'épuisement des critères dogmatiques, Mirbeau introduit dans la critique d'art une passion souveraine, faisant d'elle une autre forme de création. Dans le grand débat qui s'ouvrira bientôt entre les tenants de la peinture pure et les tenants de la peinture en tant que langage et qu'expression de l'intériorité, du tragique de l'intériorité, du tragique de l'inconscient, ces derniers – tels Malraux ou René Huyghe – seront fondés à se réclamer de Mirbeau, autant peut-être que de Baudelaire, pour qui une œuvre totale doit associer une dimension d'éternité à la modernité de la vision.
S'il est vrai, comme l'a dit Braque, que "l'art est fait pour troubler", Mirbeau aura été conscient de cette nécessité avant la plupart de ses contemporains. La conversion qui le mène de la défense intransigeante des pionniers (Monet, Cézanne...) à un plaidoyer en faveur des peintres du "sacré" (Gauguin, Van Gogh, les Nabis), le range aux côtés de ceux que préoccupe aujourd'hui l'intégrité de l'art, trop souvent soumis à notre époque d'expérimentations formelles, à des tentations réductrices. Son œuvre de critique, avec ses excès, sa partialité, apparaît comme une mise en garde lucide contre ce qu'Ortega y Gasset appellera "la déshumanisation de l'art".
Le Salon de 1885
ACADÉMISTES ET POMPIERS
À l'époque où Mirbeau se lance dans la critique d'art, la renommée des artistes est proportionnelle à leur reconnaissance par l'État, qui contrôle l'Académie et l'École des Beaux-Arts, ainsi que le système des Salons annuels, avec jury et breloques en tous genres. En même temps qu'il promeut les artistes novateurs, Mirbeau, dès ses "Salons" de L'Ordre de Paris parus, de 1874 à 1876, sous pseudonyme (R. V., puis Émile Hervet), démystifie "l'art officiel", ridiculise les "bazars à treize sous" que sont les Salons et la "Sainte Routine" qui y triomphe, et stigmatise le clientélisme des "jurys des bons amis". C'est avec jubilation qu'il démolit les gloires usurpées et tourne en dérision Alexandre Cabanel et William Bouguereau, Ernest Meissonier et Carolus-Duran, Dagnan-Bouveret et Édouard Detaille.
À voir le petit soldat se promener si triste, si seul, si nostalgique, il nous était permis d'inférer que, après les dures besognes et les douloureuses blessures de la journée, ses rêves de la nuit n'étaient ni de joie ni de gloire. M. Detaille nous prouva que tels, au contraire, étaient les rêves du soldat français. Il nous apprit, avec un luxe inouï de boutons de guêtres, en une inoubliable évocation de passementeries patriotiques, que le soldat français ne rêve qu'aux gloires du passé, et que, lorsqu'il dort, harassé, malheureux, défilent toujours, dans son sommeil, les splendeurs héroïques de la Grande Armée, Marengo, Austerlitz, Borodino...
Octave Mirbeau, L'Écho de Paris,25 juillet 1889
CLAUDE MONET
Pour Mirbeau, Monet est le premier à avoir su peindre la lumière, fixer l'instantanéité et donner la vie à la peinture. À défaut d'être un "dieu" capable de faire surgir des mondes ex nihilo, Monet est un démiurge, qui impose à l'univers des sensations qu'il organise, une harmonie et une beauté qui seules suffisent "à expliquer, à excuser ce malentendu, ce crime : l'univers" (Mirbeau, Dans le ciel).
Pour le critique, la nature est synonyme de vie, et la vie est une palette infinie de couleurs et de lumières qu'il retrouve dans toutes les œuvres de Monet. Afin de ne pas déflorer son art, il n'analyse pas ses toiles suivant des critères techniques, et préfère user d'un vocabulaire riche et varié, coloré et lumineux. Alors que Huysmans reste sourd au nouveau langage du peintre, Mirbeau, lui, le sacre chantre de la nature : "Il y a du génie en M. Claude Monet. Jamais peut-être un œil humain n'a mieux réfléchi la splendide nature ; c'est un lyrique pour qui tout est poème : la mer, l'arbre, la fleur, le coteau, le nuage, tout éclate avec un débordement de vie énorme... Jamais je n'ai vu la nature interprétée avec une pareille éloquence. C'est comme une fenêtre de prison obscure, brusquement ouverte sur la campagne et l'infini. Par cette fenêtre, il nous arrive des bouffées d'air chaud, de violents parfums, des fracas de soleil : il semble que nous entrons dans la vie des choses, et que tout ce que nous a montré l'art jusqu'à présent n'était que du mensonge agréable et vide."
Dans une yole, au repos sur l'eau presque noire, sur l'eau profonde d'une rivière ombragée, deux jeunes filles en robes claires, charmantes de grâce et de souple abandon, sont assises. (...) Au premier plan du tableau qui est d'eau tout entier, surface brillante, miroitante, courante, l'œil, peu à peu, enfonce dans cette fraîcheur d'onde, et découvre, à travers les transparences liquides, toute une vie florale interlacustre d'extraordinaires végétations submergées, de longues algues filamenteuses, qui, sous la poussée du courant, s'agitent, se tordent, s'échevèlent...
Octave Mirbeau, "Claude Monet", 7 mars 1891
On peut dire de lui qu'il a véritablement inventé la mer, car il est le seul qui l'ait comprise ainsi et rendue, avec ses changeants aspects, ses rythmes énormes, son mouvement, ses reflets infinis et sans cesse renouvelés...
Octave Mirbeau, Gil Blas, 13 mai 1887
CAMILLE PISSARRO
La passion que Mirbeau éprouve pour Pissarro est protéiforme : il admire le peintre sans réserve, et il aime l'homme comme un fils. Le critique voit dans cet artiste un guide spirituel, un modèle d'harmonie morale, dont il partage les idées anarchistes, le mépris des honneurs et des décorations, et aussi l'idolâtrie du culte de la nature. Plus qu'une simple estime, c'est une véritable et profonde amitié qui lie ces deux hommes. Mieux que quiconque, Mirbeau comprend pleinement les recherches de cet artiste, mais comment détailler, disséquer, l'art synthétique de cet "esprit fraternel" ? À l'opposé des littérateurs qui, froidement, analysent les œuvres suivant une grille et les commentent en fonction de l'effet à produire, Mirbeau se contente d'épancher, à peine interprétés, ses propres états d'âme et ses émotions devant ses toiles. Il ne réduit pas ses impressions à de sèches réflexions, mais réalise au contraire de véritables transpositions littéraires. Superbe hommage où il exprime la symbiose et de leur art et de leur âme.
Dans ses toiles, nous avons l'idée réelle de cette immensité où l'homme n'est plus qu'une tache à peine perceptible.
Octave Mirbeau, "Camille Pissarro", 10 janvier 1891
EDGAR DEGAS
Ses danseuses sont, comme il le dit lui-même, non point de simples tableaux ou de simples études, mais des méditations sur la danse. Il en a rendu, avec une netteté, une suite terrible dans l'esprit, une ténacité dans l'observation, une cruauté dans l'exécution, les formes ou gracieuses, ou voluptueuses, ou crispées, ou douloureuses, et avec une telle intensité d'expression que quelques unes semblent de véritables suppliciées. Et l'on voit sous leurs ballons de gaze claire, dans les lumières blondes et les clartés violentes où il les jette, ces pauvres corps torturés par ces durs exercices qui broient les chairs et qui souvent ne sont indiqués que par les apophyses bossuant le maillot rose.
Octave Mirbeau, "Degas", 15 novembre 1884
AUGUSTE RENOIR
Renoir a voulu prouver qu'il savait faire ce que les peintres appellent le morceau, et il a exécuté un torse de femme qui est un véritable chef-d'œuvre. Pas d'accessoires, pas de composition, pas d'idée ingénieuse autour de ce torse. Un torse, voilà tout, c'est-à-dire une admirable et simple étude de nu, d'un dessin serré, d'un modelé savant, et qui rend avec une vérité saisissante cette chose presque intraduisible, dans sa fraîcheur, dans son rayonnement, dans sa vie, dans son éloquence : la peau d'une femme. Cette toile est à coup sûr un des plus beaux morceaux de la peinture moderne.
Octave Mirbeau, "Renoir", 8 décembre 1884
PAUL CÉZANNE
Paul Cézanne, pauvre inconnu de génie...
Octave Mirbeau, "Rengaines", 23 juin 1891
VINCENT VAN GOGH
Comment cet artiste torturé, ce "fou de peinture", aurait-il pu laisser Mirbeau indifférenti ? Sa haute conception de l'art et sa vénération de la nature ne pouvaient que séduire le critique, qui, dès 1891, achète pour 600 francs (1800 euros), au père Tanguy, deux toiles de Vincent, Les Iris et Les Tournesols... qui seront vendues, en 1987, 54 milliards de centimes (soit environ 230 millions d’euros) !
Mirbeau apprécie le style si personnel de Van Gogh, ses recherches novatrices dans la représentation de la vie. (Mirbeau ne se trompe pas : Van Gogh écrit à Anthon Van Raffard qu'il est à la recherche d'"un art toujours plus personnel, toujours plus complet et plus concis" ; et à Émile Bernard, qu'il "mange de la nature"). Il le défend avec acharnement contre les "mystiques", "les symbolistes", "les larvistes"..., engeance abhorrée, qui tentent de l'enfermer dans leur chapelle : "La vérité, c'est qu'il n'est pas d'art plus sain... il n'est pas d'art plus réellement, plus réalistement peintre que l'art de Van Gogh... Van Gogh n'a qu'un amour : la nature ; qu'un guide : la nature... Il a même l'instinctive horreur de tous ces vagues intellectualismes où se complaisent les impuissants" (Le Journal, 17 mars 1901).
Enfin il admire son art propre de peintre, le baroque de son dessin forcené, la valeur symbolique de ses couleurs, la dématérialisation de ses formes, sa lumière chaude et envahissante, sa stupéfiante capacité à faire "déborder" sa "personnalité" "en illuminations ardentes sur tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il touchait, tout ce qu'il sentait" : expressionnisme avant la lettre.
C'étaient d'étranges nuits, des plaines invisibles, des silhouettes échevelées et vagabondes, sous des tournoiements d'étoiles, des danses de lune ivre et blafarde qui faisaient ressembler le ciel aux salles en clameur d'un bastringue.
Octave Mirbeau, Dans le ciel (1892)
PAUL GAUGUIN
Mirbeau s'est battu pour imposer Gauguin, un être en quête d'absolu, prêt à tout sacrifier pour l'art par lequel il vivait. Dans ses articles de 1891, plus proches d'une hagiographie que d'une critique d'art, il célèbre en lui une "sorte de Rimbaud de l'art graphique". Petit-fils de la féministe Flora Tristan, "auteur de beaucoup de livres de socialisme et d'art", nourri spirituellement par les ouvrages de Charles Fourier "en qui, depuis Jésus, s'est véritablement incarné le sens du divin" (L'Écho de Paris, 16 février 1891), voyageur solitaire tourmenté d'infini, Gauguin incarne, pour Mirbeau, l'Artiste, dont l'œuvre témoigne de la vie – à moins que ce ne soit sa vie qui témoigne de son œuvre.
L'écrivain semble séduit plus encore par l'homme que par sa peinture. Incarnant le mythe de l'homme libre, grand voyageur sans cesse en quête d'idéal, il représente à ses yeux le symbole de la contestation ; très marginal par ses idées anarchistes qu'il essaye de vivre le mieux possible, l'auteur du Christ jaune est ce que Mirbeau voudrait être, sans l'oser.

Dans la campagne toute jaune, d'un jaune agonisant, en haut du coteau breton qu'une fin d'automne tristement jaunit, en plein ciel, un calvaire s'élève, un calvaire de bois mal équarri, pourri, disjoint, qui étend dans l'air ses bras gauchis. Le Christ, telle une divinité papoue, sommairement taillé dans un tronc d'arbre par un artiste local, le Christ piteux et barbare est peinturluré de jaune. Au pied du calvaire, des paysannes se sont agenouillées. Indifférentes, le corps affaissé pesamment sur la terre, elles sont venues là parce que c'est la coutume de venir là, un jour de pardon. Mais leurs yeux et leurs lèvres sont vides de prières. Elles n'ont pas une pensée, pas un regard pour l'image de Celui qui mourut de les aimer. Déjà, enjambant des haies, et fuyant sous les pommiers rouges, d'autres paysannes se hâtent vers leur bauge, heureuses d'avoir fini leurs dévotions. Et la mélancolie de ce Christ est indicible. Sa tête a d'affreuses tristesses ; sa chair maigre a comme des regrets de la torture ancienne, et il semble se dire, en voyant à ses pieds cette humanité misérable et qui ne comprend pas : "Et pourtant, si mon martyre avait été inutile ?
AUGUSTE RODIN
Pour Mirbeau, Rodin a été, avec Monet, l'un des "grands dieux de [son] cœur". À partir de février 1885, où il présente, dans La France, La Porte de l'Enfer, il lui consacre une dizaine d'articles enthousiastes et dithyrambiques et participe à toutes ses grandes batailles, notamment à l'occasion du scandale du Balzac, en 1898. Il voit en lui le successeur de Michel-Ange annoncé par Stendhal, qui a su exprimer la vie par le mouvement et synthétiser les sentiments humains les plus poignants et le tragique de l'humaine condition. Plus que tout autre, Mirbeau a contribué à la gloire du génial statuaire, qui lui écrit, reconnaissant, en 1910 : "Vous avez tout fait dans ma vie, et vous en avez fait le succès."
N'ayant pas, sous les yeux, le modèle vivant, il s'agit pour l'artiste, non d'une ressemblance photographique, mais de quelque chose de plus grand, de plus vrai, d'une interprétation, l'interprétation humaine d'un génie [Balzac] par un autre génie [Rodin]. La statue sera en quelque sorte la synthèse de l'œuvre formidable par l'homme.
Octave Mirbeau, "Ante porcos", 15 mai 1898
CAMILLE CLAUDEL
Mirbeau a très tôt, dès son "Salon" de 1893 – où il commente La Valse – et à trois reprises, dans la grande presse, proclamé le "génie" de Camille Claudel, qui ne sera reconnu qu'un siècle plus tard. Et il plaidera auprès de l'État pour qu'elle puisse elle aussi obtenir des commandes et vivre de son art. Sans grand succès.

Enlacés l'un à l'autre, la tête de la femme adorablement penchée sur l'épaule de l'homme, voluptueux et chastes, ils s'en vont, ils tournoient lentement, presque soulevés au-dessus du sol, presque aériens, soutenus par cette force mystérieuse qui maintient en équilibre les corps penchés, les corps envolés, comme s'ils étaient conduits par des ailes. Mais où vont-ils, éperdus dans l'ivresse de leur âme et de leur chair si étroitement jointes ? Est-ce à l'amour, est-ce à la mort ? [...] Ce que je sais, c'est que se lève de ce groupe une tristesse poignante, si poignante qu'elle ne peut venir que de la mort, ou peut-être de l'amour, plus triste encore que la mort.
Octave Mirbeau, Le Journal, 12 mai 1893
ARISTIDE MAILLOL
Bien que Maillol se situe aux antipodes de Rodin, par sa sérénité et son statisme, c'est encore Mirbeau qui a su le distinguer et chanter son génie contre des critiques incompréhensifs, qui ne voient en lui qu'un fabricant de "petites femmes nues". Il lui a acheté sa Léda dès 1902, s'est battu – en vain – pour lui faire obtenir la commande du monument à Zola (cf. Sur la statue de Zola) et lui a consacré un grand article de La Revue en avril 1905, prouvant une nouvelle fois l'éclectisme de ses jugements et son refus des écoles dogmatiques et des étiquettes réductrices.
Laurence TARTREAU-ZELLER

























































