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OCTAVE MIRBEAU

Camille Pissarro, Jardin de Mirbeau aux Damps

mardi 13 mars 2007

MES LIVRES ÉLECTRONIQUES















MES LIVRES ÉLECTRONIQUES

1. Mes propres études :


Bibliographie d’Octave Mirbeau, Société Octave Mirbeau, 2008, 529 pages.


Lucidité, désespoir et écriture
, Presses de l’université d’Angers – Société Octave Mirbeau, 2001, 87 pages.

Octave Mirbeau et le roman, Éditions du Boucher, 2005, 276 pages.

Albert Camus et Octave Mirbeau, Société Octave Mirbeau, 2005, 68 pages.

Jean-Paul Sartre et Octave Mirbeau, Société Octave Mirbeau, 2005, 67 pages.


Octave Mirbeau, Henri Barbusse et l’enfer, Société Octave Mirbeau, 2006, 55 pages.

Octave Mirbeau et la négritude, Éditions du Boucher, 2006, 40 pages.
http://www.leboucher.com/vous/mirbeau/negritude.html.

Octave Mirbeau et Léon Werth, Société Octave Mirbeau, 2006, 31 pages (on peut aussi écouter la version sonore : http://archives-sonores.bpi.fr/index.php?urlaction=doc&id_doc=2161).

2. Les œuvres d'Octave Mirbeau :

Les Éditions du Boucher (www.leboucher.com) ont superbement mis en ligne, en accès libre et gratuit, 15 romans d'Octave Mirbeau, dont cinq écrits comme "nègre" au début de sa carrière et publiés sous pseudonyme. Ils sont accompagnés de nouvelles préfaces.

Les Éditions du Boucher viennent aussi de publier Mémoire pour un avocat, une nouvelle de Mirbeau (1894), que j'ai également préfacée :
http://www.leboucher.com/pdf/mirbeau/avocat.pdf.












Traduction espagnole du Calvaire

Traduction espagnole du
Journal d'une femme de chambre (1974)



Traduction autrichienne du Journal d'une femme de chambre (1969)

Première traduction italienne du
Journal d'une femme de chambre
(1901)


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OCTAVE MIRBEAU, LE JUSTICIER

Après un demi-siècle de purgatoire, on reconnaît enfin, bien tardivement, le génie et la modernité d'Octave Mirbeau (1848-1917), le "justicier", qui, selon Émile Zola, avait "donné son coeur aux misérables et aux souffrants de ce monde". Il est grand temps aujourd'hui de partir à la découverte d'une oeuvre immense, multiforme, et étonnamment actuelle, dont on ne connaissait jusqu'à présent qu'une infime partie. Dans toute son oeuvre, et à l'instar de ses "dieux" Auguste Rodin et Claude Monet, Mirbeau a entrepris de révolutionner le regard de ses contemporains. Il a voulu dessiller nos yeux, et nous obliger à découvrir les êtres et les choses, les valeurs et les institutions, tels qu'ils sont, et non tels que nous avons été conditionnés à les voir - ou, plutôt, à ne pas les voir. Dès 1877, il fixe à l'écrivain la mission d'obliger "les aveugles volontaires" à "regarder Méduse en face". Pamphlétaire, critique d'art, romancier et auteur dramatique, Mirbeau est donc avant tout le grand démystificateur.

LE GRAND DÉMYSTIFICATEUR

Aux yeux des "bien-pensants" et des Tartuffes de tout poil, son "crime", c'est d'avoir amené la société à se voir dans toute sa hideuse nudité et à "prendre horreur d'elle-même". Pour s'être scandalisé de tout ce qui choquait ses exigences de Vérité et de Justice, il est devenu scandaleux aux yeux des puissants de ce monde, qui, après sa mort, le lui ont fait payer cher. Mirbeau a en effet, pendant quarante ans, démasqué, stigmatisé et fait "grimacer", avec une férocité jubilatoire, tous ceux qu'un vain peuple, dûment crétinisé, s'obstine à respecter : les démagogues, forbans de la politique ; les spéculateurs et affairistes, les pirates de la bourse, et les requins de l'industrie et du commerce ; les "monstres moraux" du système répressif inique baptisé "Justice" ; les "pétrisseurs d'âmes" des Églises ; les rastaquouères des arts et des lettres, les guignols et les maîtres-chanteurs d'une presse vénale et anesthésiante ; et tous les bourgeois qui s'engraissent de la misère des pauvres, et qui, dépourvus de toute pitié, de tout "sentiment artiste" et de toute pensée personnelle, se sont dotés, pour leur confort moral et intellectuel, d'une indéracinable et homicide bonne concience. Ils sont le produit d'une société moribonde, où tout marche à rebours du bon sens et de la justice, et où, sous couvert de "démocratie" et de "république", une minorité sans scrupules exploite, écrase, aliène et mutile en toute impunité le plus grand nombre, réduit à l'état de "larves". Elle nivelle le génie, "suffrage-universalise" l'art, et transforme tout, hommes et choses, talent et honneur, en de vulgaires marchandises, soumises à l'inexorable loi de l'offre et de la demande. Sur les ruines des valeurs humaines, elle dresse des autels au seul dieu du capitalisme à visage inhumain qui triomphe sur toute la surface de la Terre et la transforme en un terrifiant "jardin des supplices" : le Veau d'or.

Le message, hélas ! n'a rien perdu de son actualité...

Retraduction bulgare de L'Amour de la femme vénale

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ESQUISSE BIOGRAPHIQUE

Octave Mirbeau (1848-1917), journaliste, pamphlétaire, critique d'art, romancier et auteur dramatique, est une des figures les plus attachantes et les plus originales de la littérature de la Belle Époque.

Après une jeunesse passée dans un bourg du Perche où il étouffe, Rémalard, et des études secondaires médiocres au collège des jésuites de Vannes – d'où il est chassé à quinze ans dans des conditions plus que suspectes –, il se voit condamné, la mort dans l'âme, à l'enfermement mortifère de l'étude notariale du village, quand, deux ans après l'expérience traumatisante de la guerre de 1870, il répond à l'appel du tentateur, le leader bonapartiste Dugué de la Fauconnerie, ancien député de l'Orne, qui l'embauche comme secrétaire particulier, l'emmène à Paris et l'introduit à L'Ordre de Paris, l'organe officiel de l'Appel au Peuple (le parti impérialiste). Dès lors commence une longue période de prolétariat de la plume, qui lui laissera un fort sentiment de culpabilité : tour à tour, ou parallèlement, il fait "le domestique" (comme secrétaire particulier de Dugué, puis d'Arthur Meyer, le directeur du Gaulois), "le trottoir" (comme jounaliste stipendié de L'Ordre, puis de L'Ariégeois, bonapartistes, du Gaulois monarchiste et des Grimaces anti-opportunistes et antisémites, hélas !), et "le nègre" (il écrit une douzaine de volumes, romans et nouvelles, pour le compte de divers employeurs, notamment L'Écuyère, La Maréchale, Amours cocasses et La Belle Madame Le Vassart). C'est seulement au cours de l'année 1884 que, à l'occasion d'une liaison dévastatrice avec une femme de petite vertu, Judith Vimmer (la Juliette du Calvaire), il tire de sa vie de "raté" un bilan négatif, se ressource au fin fond de la Bretagne, et, rentré à Paris, entame difficilement sa "rédemption" : désormais il mettra sa plume étincelante et d'une efficacité à nulle autre pareille au service des causes qui sont les siennes, la justice sociale et la promotion des artistes de génie.

Le premier volume qu'il publie sous son nom en novembre 1885, les Lettres de ma chaumière, recueil de nouvelles qui ont pour cadre la Normandie et le Finistère, se veut l'antithèse de la gentillesse d'Alphonse Daudet et donne de l'homme et de la société une image fort noire, que les trois romans suivants, plus ou moins autobiographiques, vont renforcer : Le Calvaire (1886), où il romance à peine sa liaison avec Judith ; L'Abbé Jules (1888), où, sous la le coup de la "révélation" de Dostoïevski, il met en œuvre une psychologie des profondeurs pour évoquer le personnage d'un prêtre catholique dont la chair et l'esprit sont en révolte contre l'oppression sociale et la pourriture de l'Église ; et Sébastien Roch (1890), où il raconte avec émotion "le meurtre d'une âme d'enfant" par un jésuite violeur et qu'il situe au collège Saint-François-Xavier de Vannes. Parallèlement, sous son nom ou sous divers pseudonymes, il collabore au Gaulois, à La France, à L'Événement, au Matin, au Gil Blas, au Figaro et à L'Écho de Paris : il y entame des combats artistiques (il est le chantre attitré de Rodin, de Monet et des peintres impressionnistes, et, par la suite, de Van Gogh, de Camille Claudel et de Maillol) et des combats politiques (il se rapproche des anarchistes, pourfend le boulangisme, le nationalisme, le colonialisme, le militarisme, et les "mauvais bergers" de toute obédience qui se servent du suffrage universel pour mieux tondre le troupeau et planifier l'écrasement et l'abêtissement des individus).

Dans les années 1890, il traverse une longue crise existentielle, doublée d'une grave crise conjugale (il a épousé en 1887, en dépit du qu'en dira-t-on, une ancienne théâtreuse et femme galante, Alice Regnault) et se croit frappé d'impuissance. C'est pourtant au cours de ces douloureuses années qu'il publie en feuilleton les premières moutures du Journal d'une femme de chambre et du Jardin des supplices (sous le titre En mission), ainsi qu'un extraordinaire roman pré-existentialiste traitant de la tragédie de l'artiste et inspiré de Van Gogh, que Mirbeau vient de découvrir : Dans le ciel (1892-1893). Il commence également une longue collaboration (de dix ans) au Journal et rédige une tragédie prolétarienne, sur un sujet voisin de celui de Germinal, Les Mauvais bergers, qui sera créée par Sarah Bernhardt et Lucien Guitry en décembre 1897. Mais ce qui va permettre à Mirbeau de sortir de sa neurasthénie en le jetant dans une activité socialement utile, c'est l'affaire Dreyfus, dans laquelle il s'engage, avec sa générosité coutumière, dès le 28 novembre 1897, soit deux jours après Émile Zola. Il rédige le texte de la deuxième pétition d'"intellectuels", il accompagne tous les jours Zola à son procès, il verse pour lui 7.500 francs et obtient de Reinach 30.000 francs pour payer les diverses amendes de l'auteur de "J'accuse", il participe à de nombreux meetings dreyfusistes à Paris et en province, et, surtout, il publie dans L'Aurore une cinquantaine de chroniques, où il cherche à mobiliser la classe ouvrière et les professions intellectuelles et tourne en dérision les nationalistes, les cléricaux et les antisémites en recourant avec jubilation aux interviews imaginaires. Il suit avec indignation, pendant plus d'un mois, le procès d'Alfred Dreyfus à Rennes et rentre à Paris désespéré.











Traduction italienne du Journal d'une femme de chambre (1936)

Traduction polonaise des 21 jours d'un neurasthénique (1923)

C'est sous l'effet de son profond pessimisme qu'il publie successivement Le Jardin des supplices (1899), monstruosité littéraire constituée d'un patchwork de textes antérieurs conçus indépendamment les uns des autres et de tonalités fort différentes, Le Journal d'une femme de chambre (1900), où il stigmatise l'esclavage des temps modernes qu'est la domesticité et étale les dessous peu ragoûtants de la bourgeoisie, et Les 21 jours d'un neurasthénique (1901), collage d'une cinquantaine de contes cruels parus depuis quinze ans dans la presse. En avril 1903, il connaît un triomphe avec la création, à la Comédie-Française, d'une grande comédie classique de mœurs et de caractères, Les affaires sont les affaires, où il pourfend la classe des parvenus et dénonce la toute-puissance de l'argent-roi à travers le personnage d'un brasseur d'affaires devenu un type, Isidore Lechat. La pièce triomphe également en Allemagne, en Russie, aux États-Unis et dans d'autres pays. Devenu riche, il ralentit sensiblement sa production journalistique (signalons cependant sa collaboration de six mois à L'Humanité de Jaurès en 1904) et renonce au genre romanesque hérité du dix-neuvième siècle, qu'il a tenté de renouveler en le sortant des ornières naturalistes : il publie en 1907 La 628-E8, récit de voyage à travers la Belgique, la Hollande et l'Allemagne, et dont l'héroïne n'est autre que son automobile, et, en 1913, Dingo, fantaisie rabelaisienne inspirée par son chien. Il fait également représenter à la Comédie-Française, en décembre 1908, sur décision de justice, une comédie au vitriol, Le Foyer, qui fait scandale parce qu'il y dénonce la charité business et l'exploitation économique et sexuelle d'adolescentes.

De plus en plus souvent malade et aigri, il est prématurément presque incapable d'écrire (il rédige cependant une brochure sur la prostitution, L'Amour de la femme vénale, qui paraîtra après sa mort... en Bulgarie !) et se retire à Triel, où il se console avec les fleurs et avec les toiles de ses amis peintres de l'ignominie des hommes. La guerre de 1914 achève de désespérer un pacifiste impénitent qui n'a eu de cesse de dénoncer l'aberration criminelle des guerres et de préconiser l'amitié franco-allemande. Il meurt le jour même de ses 69 ans, le 16 février 1917. Quelques jours plus tard, sa veuve abusive fait paraître dans Le Petit Parisien un pseudo-"Testament politique d'Octave Mirbeau", faux patriotique à vomir de dégoût, concocté à sa demande par le renégat Gustave Hervé. Les amis du grand écrivain dénoncent en vain cette ignoble opération de désinformation, qui contribuera à salir durablement la mémoire d'Octave Mirbeau.

De fait, il va traverser une longue phase de purgatoire, qui va durer une soixantaine d'années. Certes, on réédite régulièrement ses deux romans les plus célèbres, on reprend à maintes reprises Les affaires sont les affaires, et on publie de 1934 à 1936 dix volumes qualifiés abusivement d'Œuvres illustrées. Mais on ne connaît qu'une petite partie de son immense production ; on ne sait pas lire Mirbeau et on l'affuble d'étiquettes absurdes (naturaliste) ou diffamatoires (pornographe, palinodiste) ; quant à l'université et aux manuels scolaires, ils l'ignorent superbement, et seuls quelques anglo-saxons lui consacrent une thèse. Les choses commencent à changer à la fin des années 1970 grâce à la publication de ses romans par Hubert Juin, dans la collection "Fin de siècle", puis dans les années 1980 avec les premières recherches universitaires françaises, et surtout depuis 1990 : parution de sa première biographie, Octave Mirbeau, l'imprécateur au cœur fidèle, et d'une première grande synthèse sur Les Combats d'Octave Mirbeau ; publication d'une trentaine de volumes de textes inédits (Dans le ciel, Contes cruels, Combats pour l'enfant, Paris déshabillé, Combats esthétiques, Lettres de l'Inde, L'Amour de la femme vénale, Chroniques du Diable, Amours cocasses, Noces parisiennes, Premières chroniques esthétiques, cinq romans parus sous pseudonyme, Combats littéraires, Correspondance générale) ; organisation de cinq colloques internationaux, dont les Actes sont publiés ; constitution en 1993 d'une Société Octave Mirbeau, qui publie des Cahiers Octave Mirbeau annuels de belle qualité et abondamment illustrés ; développement rapide des recherches universitaires, tant en France qu'à l'étranger ; triomphe des reprises du Foyer et de Les affaires sont les affaires au théâtre ; multiplication des adaptation théâtrales de romans, de contes et de chroniques de Mirbeau ; publication de la première édition critique, de l'Œuvre romanesque, du Théâtre complet et de la Correspondance générale de Mirbeau...

Octave Mirbeau est enfin remis à sa vraie place : une des toutes premières de notre littérature. Prototype de l'écrivain engagé, libertaire et individualiste, il est le grand démystificateur des hommes et des institutions qui aliènent, qui oppriment et qui tuent. Il a mis en œuvre une esthétique de la révélation et s'est fixé pour mission d'"obliger les aveugles volontaires à regarder Méduse en face". Il a pour cela remis en cause, non seulement la société bourgeoise et l'économie capitaliste, mais aussi l'idéologie dominante et les formes littéraires traditionnelles, qui contribuent à anesthésier les consciences et à donner de notre condition et de la société une vision mensongère et réductrice. Il a notamment participé à la mise à mort du roman prétendument "réaliste". Rejetant le naturalisme, l'académisme et le symbolisme, il a frayé sa voie entre l'impressionnisme et l'expressionnisme, et nombre d'écrivains du vingtième siècle ont une dette envers lui.

Le Portefeuille, en catalan (1937)





Traduction chinoise des
21 jours d'un neurasthénique
(1996)







Traduction espagnole du Jardin des supplices (vers 1930)





Traduction italienne de Les affaires sont les affaires (1925)


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LES ARTICLES D’OCTAVE MIRBEAU

Avant d’entamer tardivement une carrière littéraire sous son nom et de devenir un romancier et un auteur dramatique à part entière, Octave Mirbeau a été un journaliste, vite apprécié et fort recherché sur le marché. Pendant plus de trente ans, de 1872 à 1902, c’est la collaboration à la presse de l’époque qui a assuré son gagne-pain ; et c’est aussi dans la presse qu’il a mené l’essentiel de ses combats esthétiques et politiques. Sous son nom, il a publié quelque 1300 articles (contes, chroniques, comptes rendus de livres ou de pièces de théâtre, fantaisies, dialogues, etc.). À quoi il conviendrait d’ajouter des centaines de contributions anonymes, notamment dans L’Ordre de Paris et L’Ariégeois, ou parues sous divers pseudonymes, qui ne sont sans doute pas tous répertoriés, tant s’en faut : Tout-Paris, Auguste, Daniel René, Gardéniac, Montrevêche, Le Diable, Nirvana, Henry Lys, Jean Maure, Jean Salt, Jacques Celte…

Car, avant de voler de ses propres ailes, à partir de 1885, et de mener sous son nom ses propres combats, pour ses propres valeurs éthiques et esthétiques, il n’a été, pendant une douzaine d’années, qu’un de ces « prolétaires de lettres » qu’en décembre 1883, dans Les Grimaces, il appelait à se dresser contre « l’infâme capital littéraire ». Il lui a fallu commencer par faire ses preuves et ses armes au service de divers « marchands de cervelles humaines » auxquels il a dû prostituer son talent. Il en a conservé une vive amertume et un profond sentiment de culpabilité, dont témoigne son roman inachevé Un gentilhomme, notamment pour les articles antisémitiques des Grimaces, hebdomadaire commandité par le banquier Edmond Joubert.

En dépit de son dégoût pour la presse, machine à aliéner et à anesthésier, il n’en a pas moins continué à jouer sa partie en soliste et à imposer à ses divers rédacteurs en chef, grâce à un rapport de forces devenu peu à peu favorable, des contributions de nature à susciter des questions dans une partie de son lectorat. Nombre de ses articles ont suscité des remous, voire des scandales, à l’instar de son « Comédien » d’octobre 1882 dans Le Figaro :

http://www.bmlisieux.com/curiosa/comedien.htm

C’est en effet par une pédagogie de choc que le justicier Mirbeau entend obliger ses lecteurs à regarder en face des réalités trop souvent camouflées et susceptibles de bousculer leur bonne conscience et leur conformisme. Certes, il ne se fait guère d’illusions sur la majorité d’entre eux, dûment crétinisés et enduits de préjugés corrosifs. Mais une frange de son lectorat lui semble susceptible de réagir, de découvrir les êtres et les choses sous un jour nouveau, et de commencer à s’interroger : il s’agit de ceux qu’il qualifie d’ « âmes naïves » – c’est-à-dire ceux qui ne sont pas encore totalement conditionnés et émasculés par la famille, l’école, l’Église catholique… et la presse.

Nous ne connaissons pas les conditions matérielles qui étaient consenties, dans L’Ordre de Paris, au secrétaire et porte-plume d’Henri Dugué de la Fauconnerie. Nous n’en savons pas davantage sur ses émoluments de rédacteur en chef de L’Ariégeois, en 1878, de Paris-Midi Paris-Minuit et des Grimaces en 1883. Mais nous savons qu’en 1885, il gagne 125 francs par article au Gaulois d’Arthur Meyer, à La France de Charles Lalou et au Matin d’Alfred Edwards, puis 300 francs au Figaro de Francis Magnard en 1889, et 350 francs (soit 1 100 euros environ) au Journal de Fernand Xau, à partir de 1894. Ce qui fait alors de lui le journaliste le mieux payé de son temps : on prétend que, le jour où paraissaient, en Premier Paris, ses chroniques du Journal, les ventes du quotidien augmentaient de 10 %….


En 1902, après sa rupture avec Eugène Letellier, le propriétaire du Journal, les interventions journalistiques de Mirbeau se raréfient : il ne collabore plus qu’épisodiquement à L’Auto, de Desgrange, en 1903, à L’Humanité de Jaurès, en 1904, au Matin de Bunau-Varilla, en 1907, et à Paris-Journal de Gérault-Richard, en 1910. Depuis qu’il est devenu riche grâce à sa plume et au succès de ses romans (146 000 exemplaires du Journal d’une femme de chambre sont vendus en France de son vivant) et de ses pièces (Les affaires sont les affaires lui rapporte quelque 300 000 francs), il n’a plus besoin de chroniquer comme un forçat pour assurer sa pitance quotidienne.

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LES CONTES DE MIRBEAU








Un genre florissant

Dans les années 1880, quand Octave Mirbeau commence à percer dans le monde journalistique, le conte joue un rôle de premier plan dans la grande presse nationale, dont les tirages ne cessent d’augmenter. Pour des entreprises commerciales confrontées à une concurrence impitoyable, il est une manière de fidéliser la masse flottante des lecteurs en leur offrant un espace ludique et récréatif où chacun, sur deux ou trois colonnes, peut retrouver ses désirs et ses rêves, conforter ses préjugés, ses habitudes et ses croyances. Il est un divertissement de bon ton, qui apporte à chacun une dose modérée d’émotion ou de gaieté (point trop n’en faut !), sans perturber pour autant les digestions ni l’ordre moral et social.

Mirbeau fait ses premières gammes de conteur, sous son propre nom, à Paris-Journal et au Figaro, en 1882, puis au Gaulois, à La France et au Gil Blas. Son premier et unique recueil signé de son nom paraît chez Laurent (en novembre 1885) sous un titre destiné à le faire apparaître comme l’anti-Daudet : Lettres de ma chaumière (il en republiera une partie en janvier 1894, chez Charpentier-Fasquelle, sous un titre nouveau, Contes de la chaumière). Il y illustre notamment la misère matérielle et morale du paysan normand, son insensibilité et son fatalisme, sur le modèle de Tolstoï décrivant les moujiks, et la dureté des relations humaines dans une société impitoyable pour les petits. Le public ne se bouscule pas : à l'en croire, mais il exagère bien évidemment, à peine cinquante exemplaires auraient été écoulés !

Il n'abandonne pas le genre pour autant, tout en pestant parfois contre cette nécessité alimentaire qui nuit à son travail de romancier. À côté de ses chroniques politiques, esthétiques et littéraires, le conte constitue une part non négligeable de ses contributions au Gil Blas, à L'Écho de Paris et plus tard au Journal. Mais il est vrai qu’au fur et à mesure que croît sa célébrité, sa production de conteur diminue notablement, au profit d’autres modes d’intervention journalistique où il a les coudées plus franches et qui lui semblent mieux adaptées à son propos.

Traduction allemande de contes inédits (1906)

Traduction italienne de La Pipe de cidre (1920)

La subversion du conte

Mais, au lieu que le conte conforme au modèle courant ne menace en rien le misonéisme du lectorat, Mirbeau, lui, en subvertit la forme et le contenu. L’humour grinçant et l’horreur n’ont rien de gratuit et servent au contraire à effaroucher et à perturber pour obliger les lecteurs à réagir : tout vaut mieux que cette indifférence des troupeaux que l’on mène à l’abattoir ou aux urnes !

Il y aborde en effet des thèmes qu’il ne cessera d’exploiter dans ses grandes œuvres et qui constituent un choc pédagogique pour la majorité de ses lecteurs : le tragique de l’humaine condition, la souffrance existentielle, le sadisme et la loi du meurtre, l’incommunicabilité et la guerre entre les sexes, l’engrenage de la violence, la dérisoire et pathétique inconsistance des existences larvaires. Avant Le Jardin des supplices, il y dresse l’inventaire des infamies humaines et de l’universelle souffrance : « L’homme se traîne pantelant, de tortures en supplices, du néant de la vie au néant de la mort », écrit-il dans « Crime d’amour » (Le Gaulois, 11 février 1886).

Se rapprochant des chroniques, ses contes et ses dialogues sont en prise avec l’actualité et sont farcies d’allusions polémiques. Mirbeau s’y livre à un chamboule-tout jubilatoire de toutes les institutions habituellement respectées et y attaque sans vergogne toutes les formes du mal social de la fin du siècle, que les grimaces des dominants empêchent nombre de gens de percevoir : le cléricalisme empoisonneur des âmes, le nationalisme meurtrier, le revanchisme va-t-en-guerre, l’antisémitisme homicide, le colonialisme génocidaire, le cynisme des politiciens arnaqueurs, le sadisme de ceux qu’il appelle les « âmes de guerre », la misère du prolétariat des villes et des campagnes, la prostitution, l’exploitation des pauvres et l’exclusion sociale. Dans la continuité de Voltaire, il veut nous oblige à voir ce qui dérange notre confort moral et intellectuel, et il se sert du conte et du dialogue dans l’espoir de faire jaillir l’étincelle dans les consciences et d’inciter son lectorat à modifier peu à peu certains de ses comportements., voire à devenir un citoyen lucide, acteur de sa propre vie

Ainsi subverti, le conte, pour Mirbeau, n’est plus un vulgaire et inoffensif divertissement, il participe d’une entreprise didactique de démolition et de démystification.













Traduction autrichienne de contes inédits (1908)

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MIRBEAU ROMANCIER


Traduction russe de Sébastien Roch,
tome III des Œuvres complètes de Mirbeau en russe (1908)

Un novateur

Conscient des impasses du genre romanesque hérité de Balzac, Mirbeau a tenté de le renouveler pour le sortir des ornières du naturalisme. Il a ainsi participé à l'histoire du roman, en frayant des voies nouvelles, et en contribuant à la mise à mort et au dépassement du roman du XIXe, dont il conteste les présupposés :

• l'idée qu'il existe une réalité objective, indépendante de l'observateur ;

• l'idée que cette réalité est régie par des lois intelligibles et obéit à une finalité qui lui donne sa cohérence ;

• l'idée que le langage est un outil bien adapté, permettant d'exprimer cette réalité et de la rendre sensible.

Pour Mirbeau, ce sont là des illusions naïves. Pourtant, il n'a pas rompu d'emblée avec le vieux roman, et son évolution a été progressive. On peut y distinguer quatre étapes.

1. Les romans "nègres"

De 1880 à 1886, Mirbeau a rédigé près d'une dizaine de romans comme "nègre", pour le compte de commanditaires fortunés soucieux de notoriété littéraire. Ils ont paru sous trois pseudonymes différents :
Forsan ;

Albert MIRoux ;

• et, surtout, Alain BAUquenne.

Plusieurs de ces romans sont remarquables et ont été réédités en annexe des trois volumes de l’édition critique de l’Œuvre romanesque de Mirbeau (Buchet/Chastel – Société Octave Mirbeau, 2000-2001) et sur le site Internet des éditions du Boucher :

L'Écuyère (1882), tragédie de l'amour, doublée d'une peinture au vitriol du "beau monde".

La Maréchale (1883), récit plein d'humour où se ressent l'influence d'Alphonse Daudet.

La Belle Madame Le Vassart (1884), où Mirbeau entreprend de refaire à sa manière La Curée de Zola, en désacralisant la famille et la pseudo-République, troisième du nom.

Dans la vieille rue (1885), émouvant récit du sacrifice d'une vierge.

La Duchesse Ghislaine (1886), roman d'analyse dans la lignée de Stendhal.

Ces romans, écrits rapidement pour des raisons alimentaires, et dont il n'a pas à assumer la paternité, s'inscrivent dans le cadre romanesque traditionnel :

- Le récit est écrit à la troisième personne, par un romancier omniscient, substitut de Dieu.

- Il s'agit de romans-tragédies, rigoureusement composés selon un implacable mécanisme d'horlogerie, où le fatum prend la forme des déterminismes socio-culturels et qui traitent souvent de sacrifices d’autant plus émouvants qu’ils se révèlent inutiles.

- Mirbeau y manifeste un souci tout classique de clarté, et y met en œuvre des procédés d'investigation qui ont fait leurs preuves (analyse psychologique, style indirect libre).

- On y ressent des influences diverses, voire des réminiscences, de Barbey d'Aurevilly, de Stendhal, de Goncourt, de Zola et de Daudet : Mirbeau y fait ses gammes de romancier en même temps que ses preuves.

C'est là de l'excellente littérature, admirablement écrite, par un observateur qui ne se laisse pas duper par les apparences et s'emploie déjà à nous révéler l'envers du décor. Mais ce n'est pas encore de la vie, nourrie de l'expérience personnelle de l'auteur.









Traduction polonaise du Jardin des supplices (1922)

Traduction néerlandaise du Jardin des supplices (1969)



2. Romans "autobiographiques"

Le Calvaire (1886), "histoire" d'une passion dévastatrice, dans la lignée de Manon Lescaut.

L'Abbé Jules (1888), peinture haute en couleur d'un prêtre "damné", en révolte contre son Église, contre la société bourgeoise, et contre la misérable condition faite à l'homme.

Sébastien Roch (1890), récit bouleversant du "meurtre d'une âme d'enfant" par un jésuite infâme, le père de Kern, séducteur et violeur.

Mirbeau situe l'action dans des lieux qu'il connaît parfaitement (notamment la région de Rémalard, dans le Perche) ; il y évoque nombre de souvenirs d'enfance, en particulier ses quatre années d'"enfer" chez les jésuites de Vannes, avant d'en être chassé dans des conditions plus que suspectes (n'aurait-il pas été, lui aussi, violé par son maître d'études, comme le petit Sébastien Roch ?) ; et il transpose dans Le Calvaire sa propre relation passionnelle et destructrice avec une femme de petite vertu, Judith Vimmer, rebaptisée Juliette.

En rupture avec le naturalisme zolien, Mirbeau nous présente un récit discontinu, et, par moments, lacunaire, où les événements sont toujours réfractés par une conscience : la subjectivité y est totale (impressionnisme littéraire). L'atmosphère, souvent pesante, voire morbide, prend parfois une allure cauchemardesque ou fantastique, fort éloignée des conventions du réalisme. Le romancier n'est pas omniscient ; et, à l'instar de Dostoïevski, dont il vient d'avoir la "révélation", il met en œuvre une psychologie des profondeurs, qui préserve le mystère des êtres, et qui tranche avec la psychologie "en toc" de Paul Bourget et avec le déterminisme physiologique simpliste d'Émile Zola. Enfin, il prend des libertés avec la vraisemblance et avec la crédibilité romanesque.

Cependant Mirbeau est encore marqué par l'héritage du roman "réaliste" du XIXe siècle : il réalise des "études de mœurs" provinciales ; il attache beaucoup d'importance à la question d'argent et aux pulsions sexuelles ; il met en lumière les déterminismes qui pèsent sur ses personnages (hérédité, influence du milieu). Il semble tempérer ses audaces de peur de ne pas être suivi par la grae majorité des lecteurs misonéistes.








Traduction roumaine de L'Abbé Jules (1974)

Traduction anglaise du Journal d'une femme de chambre (1967)

3. La déconstruction du roman

Dans le ciel (1892-1893), non publié en volume du vivant de Mirbeau : roman "en abyme", qui traite de la tragédie de l'artiste (inspiré de Van Gogh) et qui présente du tragique de l'humaine condition une vision pré-existentialiste.

Le Jardin des supplices (1899), qui résulte du mixage désinvolte d'articles sur "la loi du meurtre" et de deux récits parus indépendamment dans la presse : En mission et Un Bagne chinois. C'est un roman initiatique, doublé d'une parabole de la condition humaine, d'une dénonciation du colonialisme et d'une démystification de la vie politique française, où le sinistre côtoie le grotesque, et la caricature à la Daumier le grand-guignol à la Sade.

Le Journal d'une femme de chambre (1900), inventaire des pourritures des classes dominantes vues à travers le regard d'une chambrière qui ne s'en laisse pas conter.

Les 21 jours d'un neurasthénique (1901), collage d'une cinquantaine de contes cruels parus dans la presse entre 1887 et 1901, et imprégnés d'un pessimisme noir.

Mirbeau y met à mal les conventions du roman balzacien :

- Refus de la composition : tendance à mettre arbitrairement bout à bout des épisodes sans lien les uns avec les autres.

- Refus de l'"objectivité" (le récit est à la première personne) et de toute prétention au "réalisme" (la véracité des récits n'est jamais garantie).

- Mépris pour la "vraisemblance" (à laquelle Mirbeau oppose le vrai) ; pour la crédibilité romanesque (surtout dans Le Jardin) ; et pour les hypocrites "bienséances" (surtout dans Le Journal) : Mirbeau n'y voit que des lits de Procuste sur lesquels on mutile la réalité pour mieux mystifier les lecteurs. Il s'emploie au contraire à les déconcerter pour mieux éveiller leur sens critique.

À l'univers ordonné, cohérent, du roman balzacien, où tout est clair, et où tout semble avoir un sens et une finalité, Mirbeau substitue un univers discontinu, incohérent, aberrant et monstrueux. La contingence du récit, où éclate l'arbitraire du romancier-démiurge, reflète la contingence d'un monde absurde, où rien ne rime à rien.









Traduction polonaise de L'Abbé Jules (1906)

Traduction polonaise des 21 jours d'un neurasthénique (1910)

4. Mise à mort du roman... ou retour aux origines ?

La 628-E8 (1907), récit d'un voyage en automobile à travers la Belgique, la Hollande et l'Allemagne, qui est surtout un voyage à l'intérieur de soi.

Dingo (1913), évocation farcesque et jubilatoire d'un chien mythique, justicier substitut du romancier devenu vieux.

Mirbeau renonce aux subterfuges des personnages romanesques et se met lui-même en scène en tant qu'écrivain. Il choisit pour héros, non plus des hommes, mais sa propre voiture (la fameuse 628-E8) et son chien (Dingo). Il renonce à toute trame romanesque et à toute composition, et obéit seulement à sa fantaisie. Enfin, sans le moindre souci de réalisme, il multiplie les caricatures, les effets de grossissement et les "hénaurmités" pour mieux nous ouvrir les yeux. Ce faisant, par-dessus le roman codifié du XIXe siècle à prétentions réalistes, Mirbeau renoue avec la totale liberté des romanciers du passé, de Rabelais à Sterne, de Cervantès à Diderot. Et il annonce ceux du XXe...

À ces romans achevés, il convient d’ajouter un roman posthume, resté en chantier : Un gentilhomme, où Mirbeau règle ses comptes avec un passé qui a du mal à passer.








Traduction slovaque du Journal d'une femme de chambre (1992)

Traduction polonaise du Journal d'une femme de chambre (1909)

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LES CHRONIQUES POLITIQUES

ET SOCIALES DE MIRBEAU



















Un écrivain engagé

Octave Mirbeau est le type même de l'écrivain engagé : il a participé pendant plus de quarante ans à toutes les luttes de la cité et il a toujours mis sa plume incomparable au service des causes qu'il a embrassées. Le pamphlet, la chronique, le conte, la critique d'art, la farce, le roman, la grande comédie de mœurs et de caractères, sont autant de moyens de faire passer dans le grand public les idées qui lui tiennent à cœur et de promouvoir les valeurs sans lesquelles la vie ne vaudrait pas la peine d'être vécue.

Pour des générations de jeunes gens et de prolétaires des villes et des campagnes, Mirbeau est apparu comme un justicier qui, selon le mot de Zola, avait « donné son cœur aux misérables et aux souffrants de ce monde ». Pourtant il lui a fallu de longs tâtonnements, et bien des compromissions, avant de jouer ce rôle de Don Quichotte – le héros de Cervantès lui apparaissait comme le modèle du journaliste – et de redresseur de torts. Car, avant de pouvoir voler de ses propres ailes, il a dû, pendant une douzaine d'années, prostituer sa plume et se vendre à la réaction.

AU SERVICE DE LA RÉACTION

Prolétaire de la plume obligé de vendre son talent à ceux qui avaient les moyens de se l'offrir, il a dû, tour à tour ou simultanément :

- faire le domestique : secrétaire particulier de Dugué de la Fauconnerie et d'Arthur Meyer, il a rédigé pour eux des lettres, privées ou publiques, des éditoriaux politiques de L’Ordre bonapartiste et du Gaulois légitimiste, ou des brochures de propagande bonapartiste ;

- faire le trottoir : chroniqueur à gages dans la presse conservatrice, bonapartiste (L'Ordre de Paris et L'Ariégeois), puis monarchiste (Le Gaulois et Paris-Journal), il lui a fallu se soumettre aux diktats de ses directeurs successifs, et il y a vu, dès 1883, une forme de prostitution ;

- faire le "nègre" : il a composé, moyennant finances, plus d'une dizaine de volumes pour des personnes riches et avides de notoriété littéraire.

Pendant toutes ces années où il lui a fallu faire ses gammes et ses preuves, de 1872 à 1884, Mirbeau n'a donc pas été son propre maître et a dû servir – « mécaniquement », écrira-t-il dans Un gentilhomme – des causes qui n'étaient pas les siennes. Il en a conçu un torturant sentiment de culpabilité – surtout pour ses articles antisémites des Grimaces (1883) – et, dès son retour d'Audierne, à l'automne 1884, il a entamé une difficile rédemption par la plume (la suite du Calvaire devait d’ailleurs être symptomatiquement intitulée La Rédemption).

L'étude des centaines d'articles, le plus souvent anonymes, ou signés de pseudonymes, qu'il a rédigés pendant ces douze années de prolétariat pas comme les autres, révèle que, bien souvent, tout en servant ses maîtres, il a tenté tant bien que mal de rapprocher ses écrits de ses propres valeurs :

• Ainsi, dans L'Ordre bonapartiste, il se fait le défenseur des "petits" – ouvriers, paysans, chômeurs, instituteurs – et il donne du parti impérialiste une image populiste, voire de gauche, n'hésitant pas, en 1877, à parler de "socialisme". Mais il se rendra vite compte, dans l’Ariège en 1877-1878, que la cause impérialiste, qui prétend réconcilier l’Ordre et le Progrès, est en réalité beaucoup plus conservatrice que progressiste.

• Dans Le Gaulois légitimiste et mondain, il critique la charité, préconise la justice sociale et proclame le droit au travail et au pain (il manifeste même, en 1883, aux côtés de Kropotkine et de Louise Michel).

• Dans les fameuses Grimaces de 1883, anti-opportunistes (et aussi, hélas ! antisémites), il fait de la politique des républicains au pouvoir une critique de gauche, il dénonce leurs prévarications et révèle nombre de scandales, ce qui le rapproche des radicaux (extrême gauche parlementaire de l'époque) ; comme les anarchistes, il rêve du grand soir qui mettra un terme à la pourriture de la société et, à défaut, en appelle au choléra vengeur (« Ode au choléra »). Bref, il mange sans vergogne à tous les râteliers et diversifie amplement son lectorat. Mais ses audaces finissent par lasser ses commanditaires, qui mettent un terme à l’expérience au bout de six mois.

Ainsi, tout en servant officiellement la réaction, Mirbeau a essayé, difficilement, de faire passer dans son lectorat des préoccupations sociales et éthiques.

OCTAVE MIRBEAU ANARCHISTE

À partir du "grand tournant" de 1884-1885, Mirbeau se rallie progressivement aux thèses libertaires et renoue avec la révolte de sa jeunesse, dont témoignent ses Lettres à Alfred Bansard des Bois. Farouchement individualiste et attaché à défendre les droits imprescriptibles de l'individu – à commencer par l'enfant –, il voit dans l'État l'ennemi numéro un et souhaite « le réduire à son minimum de malfaisance ». En effet, au lieu de permettre à chacun d'épanouir ses potentialités, l'État « assassin et voleur » n'a de cesse de réduire l'homme à l'état de "croupissante larve" malléable et corvéable à merci, pour le plus grand profit de tous "les mauvais bergers" : patrons, politiciens, magistrats, militaires, enseignants...

Désireux d'ouvrir les yeux de toutes les victimes de cette déshumanisation programmée, il s'emploie donc à arracher le masque de respectabilité des "honnêtes gens" et à mettre à nu les institutions oppressives :

La famille, lieu d'enfermement et d'oppression, où l'on conditionne l'enfant et où on lui transmet, de génération en génération – « legs fatal » – , des modèles de comportement et des idées toutes faites.

L'école, où on le gave de connaissances inutiles et où l'on comprime inhumainement les besoins de son corps et de son esprit.

L'Église catholique, qui inculque des « superstitions abominables » et qui inocule le « poison » de la culpabilité.

L'armée, qui traite les jeunes gens comme du bétail ou de la chair à canon et les conditionne pour en faire des assassins ou des martyrs (voir « Un an de caserne »).

L'usine, où l'on surexploite des hordes d'hommes réduits à l'esclavage salarié, avant de les mettre au rebut quand ils ne sont plus bons à rien.

La "Justice", si l’on ose dire, servile devant les puissants, mais implacable aux pauvres et aux démunis.

La finance, qui permet à des escrocs tels qu'Isidore Lechat de voler impunément des milliards et d'affamer des milliers de misérables et qui, au nom de la prétendue scientificité de l’économie politique dite “libérale”, justifie l’écrasement des faibles et des pauvres par les forts et les riches..

Le système parlementaire, qui permet à des démagogues sans scrupules d'anesthésier le bon peuple et de se remplir les poches « en crochetant les caisses de l'État ». Dès lors, le suffrage universel apparaît comme une « duperie », et Mirbeau appelle logiquement à « la grève des électeurs » – article que les anarchistes de toute l’Europe diffuseront à des centaines de milliers d’exemplaires.

Le colonialisme, qui au nom du “progrès” et de la ”civilisation occidentale et chrétienne”, détruit des cultures millénaires, réduit des peuples en esclavage et transforme des continents entiers en effrayants jardins des supplices.

Le scientisme, et son corollaire le mandarinat médical contre lequel il mène campagne en 1907 dans les colonnes du Matin : il y voit une dangereuse dégénérescence de la science en un nouvel opium du peuple, qui sert à la bourgeoisie, la nouvelle classe dominante, à damer le pion à la vieille religion catholique et à assurer son pouvoir sur les esprits.

• Les outils de conditionnement et d’abêtissement du peuple que sont à ses yeux la presse anesthésiante, qui n’est parfois même qu’un outil de chantage, le théâtre de divertissement et les romans à l’eau de rose.

Toute l'œuvre de Mirbeau, et au premier chef ses chroniques politiques et sociales, constitue donc une entreprise de démystification ou de déconditionnement, dans l'espoir de redonner à ses lecteurs une dignité et une conscience sans lesquelles aucune émancipation sociale ne serait concevable. Certes, pour la majorité d’entre eux, il n'y croit guère, car il est conscient de l’irréductible bonne conscience des nantis et de l'aliénation idéologique des classes dominées (voir en particulier Le Journal d'une femme de chambre). Mais il n'a jamais eu besoin d'espérer pour entreprendre, et il n'a jamais cessé de se battre pour autant en faveur de tous les opprimés et de tous les sans-voix : mettant en pratique le principe de Jaurès, il a tenté, difficilement, de concilier le pessimisme de la raison et l’optimisme de la volonté.

Mirbeau ne s'est pas contenté d'une propagande par le verbe, il s'est aussi mêlé à toutes les grandes batailles de l'époque :

contre le boulangisme, dans lequel il perçoit un danger mortel pour l’intelligence et la culture (1886-1890) ;

contre les expéditions coloniales (notamment au Tonkin et à Madagascar), qui seront le crime inexpiable des Européens ;

contre les « lois scélérates » liberticides (1894) et pour la défense de Jean Grave, de Félix Fénéon et de Laurent Tailhade ;

• pour une école libertaire et contre l’alliance objective des Cartouche de la République et des Loyola de l’Église romaine ;

pour la défense d’Alfred Dreyfus, et pour la Vérité et la Justice (1897-1899) ;

contre la politique nataliste (voir sa série d’articles « Dépopulation » en 1900) et pour le droit à l’avortement, qu’il affirme dès 1890 (« Consultation ») ;

• contre le danger clérical, qui aliène et empoisonne les esprits pour mieux les dominer, pour la laïcité et une véritable séparation des Églises et de l'État permettant un enseignement matérialiste, réellement libéré du « poison religieux » ;

• pour le soutien au peuple russe lors de la révolution russe de 1905 ;

• pour la paix en Europe et dans le monde, et en particulier pour l'amitié franco-allemande, facteur de paix, de progrès social et de prospérité économique, ce qui lui a valu l’hostilité permanente des “patriotes” ;

contre la peine de mort ;

contre la censure et, en particulier, pour la défense des anarchistes, des antimilitaristes et des syndicalistes emprisonnés.

AUX CÔTÉS DES SOCIALISTES

Après avoir œuvré plus que tout autre à la défense et illustration de l'idéal anarchiste, Mirbeau n'en a pas moins fait un bout de chemin aux côtés des socialistes "collectivistes", en qui il ne voyait naguère que des bureaucrates niveleurs et liberticides.

Il lui a fallu l'affaire Dreyfus pour comprendre que les groupes libertaires étaient trop divisés et trop faiblement organisés pour peser dans le rapport de force entre les classes sociales. Il a aussi découvert en Jaurès un humaniste, soucieux d'alléger au plus vite la souffrance des exploités sans attendre le grand soir. Aussi, tout en restant anarchiste de cœur jusqu'à sa mort, il n'en a pas moins accepté, par souci d'efficacité, de collaborer à L'Humanité de Jaurès dès sa fondation, en avril 1904. Mais il s'est retiré six mois plus tard lorsque la politique politicienne et partidaire lui a paru prendre le pas sur la lutte pour des réformes immédiates. Il n'en a pas moins compté sur Jaurès pour faire adopter des lois moins inhumaines.

Homme libre, Mirbeau n'a jamais voulu adhérer à aucun parti, à aucun syndicat, ni à aucun groupe de pression. Mais, soucieux de réalisme, il a toujours essayé d'entretenir des relations de sympathie avec quelques hommes politiques susceptibles de relayer son action au parlement ou au gouvernement : Jaurès, bien sûr, à partir de l’Affaire, mais aussi Clemenceau et Aristide Briand qui, arrivés au pouvoir, décevront son attente et qu'il ne manquera pas de stigmatiser. Il incarne parfaitement l'intellectuel dreyfusard.

MIRBEAU DREYFUSARD

Octave Mirbeau est un des grands combattants de l'Affaire. Mais son rôle a été longtemps occulté ou sous-estimé. Il est grand temps de rendre tardivement justice au justicier.

En 1883, à l'époque où il était rédacteur en chef des Grimaces, Mirbeau avait prévenu : « Partout où il y aura une plaie à brûler, des coquins à démasquer, des décadences à flageller, une vertu à exalter, nous n'hésiterons pas, en dépit de l'indifférence calculée des uns et de la fureur des autres. » Il est toujours resté fidèle à cet engagement. Certes, en 1894, lorsque le capitaine Alfred Dreyfus est accusé de haute trahison, il n'a pas un mot pour le défendre. Comme les autres anarchistes, il n’a cure de la condamnation d'un officier et d’un riche bourgeois, fût-il juif. Pour lui, comme pour tous les libertaires et les socialistes de l'époque, un officier sans état d'âme, prêt à mitrailler des ouvriers désarmés comme au cinquième acte des Mauvais bergers, ne peut être qu'une brute homicide, un « galonnard » massacreur de pauvres, comme l'écrit Le Père Peinard d’Émile Pouget. Et un riche bourgeois, appartenant à une famille d'industriels, est forcément un ennemi de classe et un exploiteur. Aussi n'est-ce que tardivement que Mirbeau se sent concerné par le sort d'Alfred Dreyfus, qu'il lui a fallu dépouiller de tout caractère de classe pour que des prolétaires et des intellectuels progressistes puissent s’engager à le défendre en tant que victime innocente de l’État et de l’armée (voir « À un prolétaire »).

Au printemps 1897, après une visite du compagnon en anarchie Bernard Lazare, Mirbeau est tenaillé par les premières morsures du doute, mais il est muselé au Journal. Les révélations de Mathieu Dreyfus et l'engagement de l'intègre vice-président du Sénat, Scheurer-Kestner, l'amènent à prendre position publiquement dans un article du Journal, le 28 novembre 1897, soit deux jours seulement après le premier article de Zola. Puis la révoltante et caricaturale iniquité de l'acquittement d'Esterhazy, le 11 janvier 1898, qui constitue comme